La plainte

Subir c’est recevoir passivement du malheur, en être rempli jusqu’à ce qu’il déborde. Alors, il faut en faire quelque chose, il faut que cela ressorte, ce choc reçu, il faut qu’il se dise parce que l’on ne peut pas tout garder à l’intérieur.

La plainte : le moment où le subir se partage

Subir c’est recevoir passivement du malheur, en être rempli jusqu’à ce qu’il déborde. Alors, il faut en faire quelque chose, il faut que cela ressorte, ce choc reçu, il faut qu’il se dise parce que l’on ne peut pas tout garder à l’intérieur. Abandon, déchirure, écrasement, envahissement, ces métaphores du subir doivent être partagées.

« Tu as éclaté en sanglots », « je pleure comme on saigne d’une blessure profonde qu’on ne peut pas recoudre », « il y a urgence à hurler sa douleur ».

Le chemin s’ouvre, mais il reste cependant à éviter les impasses d’une plainte qui deviendrait sa seule fin ou d’une plainte qui ne serait que refus, cri rageur de celui qui n’a pas ce qu’il désire. Au contraire, la plainte est un langage, elle s’adresse à quelqu’un. Elle institue l’autre comme interlocuteur et lui d’entendre, de comprendre et de reconnaître la souffrance. Il faut que le plainte soir recueillie dans l’espace de la fraternité pour être partagée entre les proches c’est-à-dire ceux qui ne sont pas indifférents à ce qui m’arrive.

Il y a là beaucoup plus qu’un cri. Il y a un agir qui dit la souffrance et en même temps le désir de la dépasser, mais aussi l’impasse, l’impossibilité, le non-savoir comment aller plus loin. Il y a une dynamique de demande et d’accueil qui se met en place. Ce n’est que partagée que la souffrance va pouvoir être travaillée pour être finalement intégrée au tissu d’une vie qui continue.

La plainte réintroduit l’autre dans le subir. Elle en fait un auditeur obligé et de fait lui assigne plusieurs tâches :

  • Elle lui demande d’entendre la souffrance : « Sachez que je souffre ! »
  • Elle lui demande de rester là : « Ne m’abandonnez pas ! »
  • Elle le prend à témoin et le presse d’atteste aux autres hommes la réalité de cette souffrance : « Dites-leur que je souffre »
  • Elle lui demande son aide, sa sollicitude, sa compassion pour soulager cette souffrance : « Faites quelque chose ! »

Recevoir la plainte : la première chose à faire face à la plainte, c’est de l’écouter. S’il est un chemin à proposer, il ne pourra surgir que de ce qui aura été entendu en vérité et en profondeur, et non pas de schémas explicatifs préétablis.

Ce que le souffrant demande, avant même un soulagement, c’est une reconnaissance. Celui qui reçoit la plainte est pris à témoin de ce qui est subi. Celui qui souffre témoigne de ce qu’il vit. Mais en disant son expérience, il renvoie à quelque chose de plus grand, à la souffrance, au mal, au chaos qui nous menace tous. De ce fait, il dépasse l’anecdotique de ce qui lui arrive pour placer l’auditeur face à un subir qui pourrait l’atteindre lui aussi. Peut-être est-ce pour cela que la plainte est si difficile à entendre.

L’autre est donc constitué comme témoin et témoigne à son tour. Mais plus encore, il entre dans le jeu du subir qui devient alors un subir-partagé. Subir-partagé, porté à plusieurs et peut-être par là plus léger. Le premier pas de la plainte en retissant du lien aide à ne pas être écrasé, rend le fardeau supportable.

La plainte devient prière. Mais fondamentalement, dans une perspective spirituelle, le destinataire ultime de la plainte est Dieu. Ce qui revient à demander si l’autre homme est jamais capable de recevoir l’entier de la plainte. Cri, questionnement, appels désespérés qui retentissent dans les psaumes, lamentation qui se dit d’abord à Dieu, où même, qui ne se dire qu’à Lui parce que l’orant a été abandonné par tous ses proches. Voir l’impressionnant Psaume 88 qui décrit une situation qui n’est pas sans analogie avec la démence. Il commence par l’appel au « Dieu de mon salut » et se termine par le constat de l’abandon des proches : « Pour intimes j’ai les ténèbres ». L’orant reste seul avec ce Dieu qu’il invoquait au début.

Pour atteindre sa pleine dimension, la plainte doit être sorite du bio-psycho-social parce qu’elle dit la souffrance dans son lieu de questionnement premier qui est le cosmos. La plainte confronte Dieu au Mal, c’est-à-dire qu’elle pose la question-cri la plus brûlante : « pourquoi ? » Question sans réponse, mais qu’il est bien d’avoir posé nous dit le livre de Job (Jb42,7). L’important n’étant pas tant la réponse à la question que dans le rapport vrai à Dieu et dans la prise de conscience de la dimension cosmique du subir.

Le chemin s’ouvre, mais il reste cependant à éviter les impasses d’une plainte qui deviendrait sa seule fin ou d’une plainte qui ne serait que refus, cri rageur de celui qui n’est pas ce qu’il désire.

De Thierry Collaud,
Extrait du livre : « Démence et résilience – mobiliser la dimension spirituelle »,
Editions Lumen Vitae, 2013 ; Collection Soins et spiritualité ; p.40-43

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