Renoncer à une forme de toute-puissance

Comment permettre à certaines personnes de renoncer à l’idée d’un Dieu tout-puissant, dans le sens interventionniste du terme ? Il y a dans le fond de l’être humain un besoin archaïque d’un être tout-puissant, de quelqu’un à qui demander des comptes, à qui s’adresser quand on est fragile et qui va tout résoudre.

Renoncer à une forme de toute-puissance

Comment permettre à certaines personnes de renoncer à l’idée d’un Dieu tout-puissant, dans le sens interventionniste du terme ? Il y a dans le fond de l’être humain un besoin archaïque d’un être tout-puissant, de quelqu’un à qui demander des comptes, à qui s’adresser quand on est fragile et qui va tout résoudre. Lorsque le Christ nous révèle un Dieu souffrant, il casse cette image, parce qu’avec un Dieu tout-puissant on peut négocier et obtenir des résultats visibles. On exige qu’il « fasse son travail ». Tandis que, face à un Dieu vulnérable, il faut respecter le temps de Dieu, croire qu’il se laissera toucher mais qu’il ne réagira pas de la même manière que nous. Il sait ce dont nous avons besoin mais ne se conformera pas à notre volonté souvent égocentrique.

Le chrétien renonce à une vision païenne d’un Dieu tout-puissant. Ce fut pourtant la tentation d’Adam : Adam a pensé que Dieu était tout-puissant dans le sens où rien ne pourrait lui résister (cf. Satan qui promet : « Vous serez comme des dieux et connaîtrez le bien et le mal » [Genèse 3, 5]). Il a donc voulu prendre sa place. Mais le Dieu de la Bible n’est pas tout-puissant dans ce sens-là. C’est pourtant souvent la place de ce Dieu là que nous avons envie de prendre, et non pas celle du Dieu vulnérable. Nous n’avons pas envie d’être couchés sur une croix, nous avons soif de pouvoir : être tout en haut, en surplomb, sans rival ni échec. Au moment de son arrestation, le Père n’a pas envoyé de légions d’anges pour libérer le Fils. De même, il fait tomber la pluie sur les méchants comme sur les justes… Cela peut être difficile à accepter quand on veut que Dieu se montre tout-puissant à notre manière. Ce fut l’objet de la conversion d’Élie que de renoncer au Dieu qui tue les prêtres de Baal pour le reconnaître dans la brise légère (1 Rois 18, 20-46).

Il est vrai qu’un Dieu tout-puissant peut en arranger certains, car tout le monde ne désire pas être libre. La liberté est parfois difficile à vivre et à assumer quand on est dans l’épreuve et qu’on ne sait plus où donner de la tête. Dans notre société d’excellence, un Christ défiguré dérange énormément. En acceptant de nous sauver dans de telles conditions, le Christ s’est exposé au scandale et au refus. Il nous a livré un amour gratuit, qui s’offre et qui n’est vraiment accessible qu’à ceux qui dépassent la volonté de toute-puissance, pour eux-mêmes ou pour Dieu. La source de l’incroyance se situe souvent là : dans le mal inexpliqué, dans le mal de l’innocent. Cette question existe depuis la création de l’homme, nous l’avons dit. Or, de l’origine du mal, nous n’avons pas d’explication en christianisme, nous avons seulement des réponses. Le chrétien n’explique pas le mal car c’est un grand mystère. Il y répond par l’amour, la compassion, la vulnérabilité, le combat pour la justice, ou encore en parcourant personnellement un chemin de libération intérieure, dans sa vie spirituelle.

Dans notre vie personnelle comme dans le travail pastoral d’accompagnement et dans le soin, nous ne pouvons pas faire l’économie de ce questionnement : « Cette maladie, pourquoi moi ? Où est Dieu ? Pourquoi ne fait-il rien, alors que vous nous dites qu’il est tout-puissant ? » Comment faire face à ce flot de questions ? Il ne faut pas chercher à répondre à tout prix. Nous pouvons témoigner de notre espérance quand nous estimons le moment propice. Nous permettons à l’autre de faire l’expérience de Dieu, lorsque nous sommes des serviteurs de la Parole, lorsque nous sommes en retrait, que nous laissons ouvert l’espace de la rencontre. Dans la tradition ignatienne, on dit : « laisser la créature avec le créateur ». Ce n’est pas facile devant de grandes souffrances, cela demande un bon discernement et, souvent, une supervision. Nous connaissons l’expression : « laisser Dieu être Dieu », ce qui ne veut pas dire que Dieu opère une intrusion à l’intérieur de notre conscience, comme dans la transe ou la possession dans les religions traditionnelles. Dans ce cas, un esprit s’empare de la conscience d’une personne sans qu’elle puisse y résister. En christianisme, le Seigneur nous dit toujours : « Si tu veux… » Quand nous sommes nous-même confrontés à cet apparent silence de Dieu dans des situations objectivement scandaleuses, que nous avons l’impression que Dieu est absent, il nous faut bien poser un acte de foi et dire : je veux laisser Dieu être Dieu, sans doute n’aurai-je la réponse que dans la vision béatifique, à la fin des temps. Accepter de ne pas comprendre. Or nous voudrions tant pouvoir comprendre et expliquer, mais il n’y a rien à faire, cela résiste : le mystère est là. L’excès d’amour de Dieu nous est exprimé par la croix : il nous a aimés jusqu’au bout. Il reste à le contempler en silence.

Devant le mystère du mal et d’un Dieu qui semble impassible, alors qu’il est dit tout-puissant, nous préférons aujourd’hui mettre l’accent sur la paternité de Dieu, vérité d’une dimension maternelle. Il reste le problème de savoir quel chemin les gens ont parcouru par rapport à leurs propres parents (abus ou absence du père, de la mère ?). Dès que nous utilisons des anthropomorphismes, nous nous exposons à des difficultés. Présenter Dieu comme un père peut devenir une source supplémentaire de résistance chez des personnes qui ont vécu une relation douloureuse avec leurs parents. N’oublions donc pas que lorsque nous affirmons quelque chose à propos de Dieu de façon anthropomorphique — Dieu est amour, tendresse, père… — il nous faut préciser : mais pas à la manière des humains, et pas comme nous le comprenons, Il est infiniment au-delà de ce que nous pouvons en dire.

Enfin, la tradition des Pères de l’Église (aux origines d, u christianisme) nous révèle la beauté de notre vocation malgré ou au-delà de l’épreuve de la souffrance. Saint Irénée de Lyon a écrit : « Dieu s’est fait homme pour que l’homme puisse participer à la divinité de Dieu. » Mais si c’était au prix de notre humanité, serions-nous encore dans l’incarnation ? Comment un Dieu qui s’est incarné pourrait-il demander à l’homme de se déshumaniser pour se diviniser ? Au contraire, nous pouvons dire : plus nous nous humanisons, plus nous nous divinisons. Plus nous nous déployons dans le meilleur de notre humanité, en prenant comme référence l’Homme qui a parfaitement réalisé le projet du Père, Jésus-Christ, plus nous nous divinisons, avec l’aide de l’Esprit Saint.

La divinisation dont parle Irénée est le résultat d’une transfiguration intérieure qui est l’œuvre de la grâce, avec notre collaboration. Il ne s’agit donc pas de vouloir prendre la place de Dieu dans une sorte de conquête où nous enlèverions à Dieu son pouvoir divin. Non, la divinisation de l’homme est le chemin de sainteté du chrétien. II s’agit de laisser la grâce de Dieu nous façonner à l’image du Christ. Il y a collaboration avec lui et non toute-puissance de notre part. C’est l’accueil d’une force qui nous renouvelle. La grâce ne détruit pas la nature mais la transforme, la transfigure. Dans la tradition orthodoxe, la référence à la transfiguration est centrale. La divinisation est une transfiguration. Les Pères grecs des origines de l’Église interprètent ainsi la croyance selon laquelle nous avons été créés à l’image, comme à la ressemblance de Dieu, et invités à la sainteté. Ils distinguent entre l’image et la ressemblance de Dieu en l’être humain. Ils précisent que l’image est indélébile. Dans l’être humain le plus déchu, l’image de Dieu sera toujours présente. Nous avons toujours à reconnaître, même dans le pire ennemi, ou le pire bourreau, l’image de Dieu, car il y a en lui le sceau de Dieu. Ce qui est atteint par le mal, c’est la ressemblance, elle concerne l’harmonie qui nous est destinée, l’unification qui nous rend semblable au Christ, nous permet d’accueillir sa demeure en nous. La dissemblance est la conséquence du péché. Dans le processus de divinisation, notre visage — notre être profond — reflète de plus en plus le visage du Christ, comme le Christ est icône du Dieu invisible.

Retrouver la ressemblance, l’harmonie perdue avec notre Dieu, c’est retrouver l’unité intérieure, car le résultat du péché, c’est la division. Par la grâce (reçue dans la prière, les sacrements…) et par notre participation à son action en nous, le visage de Dieu, déformé et caché dans nos profondeurs, est libéré. Origène, dans un commentaire sur la Genèse, prend l’image de la source intérieure — il y a en nous des sources d’eau vive —, des circulations d’eau vive, et celle-ci est associée au visage du Christ inscrit en nous. Le chemin spirituel consiste alors à libérer le visage du Christ en nous, qui n’est plus lisible tellement il est abîmé par le péché, le mal, la souffrance. La libération de la source intérieure 9 permet le retour au visage du Christ inscrit dans nos profondeurs. Nous le retrouvons en parcourant un chemin de sainteté où nous collaborons avec la grâce, et où nous ne sommes pas dans la toute-puissance de celui qui veut prendre la place de Dieu. Il ne s’agit pas d’une conquête mais d’une transfiguration, d’un avenir.

Peut-on comparer cette transfiguration à un miracle ? La solution à la fragilité serait-elle le miracle de la guérison ? Il nous faut maintenant interroger la Bible sur le sens qu’elle donne au miracle. Il nous parle de l’action de Dieu dans le monde, sans porter atteinte à notre responsabilité.

De Bernard Ugeux, Extrait de « traverser nos fragilités »

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