Dieu se laisse toucher

Nous nous inspirons ici de la réflexion du jésuite François Varillon qui a bien exprimé les enjeux d’une conception d’un Dieu à la fois humble et souffrant.

Dieu se laisse toucher

Nous nous inspirons ici de la réflexion du jésuite François Varillon qui a bien exprimé les enjeux d’une conception d’un Dieu à la fois humble et souffrant. Il a écrit, en 1974 et 1975, deux petits livres qui ont connu un réel retentissement : L’humilité de Dieu et La souffrance de Dieu. Il s’y réfère entre autres à la pensée d’Henri de Lubac à propos des paradoxes du langage sur Dieu : il y a en Dieu des aspects de puissance et de fragilité, de présence et d’absence. Ces paradoxes montrent que nous ne pouvons ni mettre la main sur Dieu ni le définir de manière adéquate.

En théologie classique, on insiste sur l’impassibilité de Dieu dans le sens où Dieu ne peut pas être atteint, touché, car cela le changerait. Cette impassibilité est liée à l’idée que Dieu étant parfait, il ne peut changer car il perdrait alors sa perfection. Si Dieu pouvait être ému, il changerait. À partir de la définition classique du thomisme : « Dieu est immuable, éternel, parfait, autosuffisant… », François Varillon considère que « l’image d’un Dieu impassible qui surplombe dans une olympienne sérénité le mal et le malheur du monde subsiste et vit d’une vie secrète dans les profondeurs de l’inconscient de l’humanité ». Impassible signifie, pour la plupart, insensible et donc indifférent. François Varillon se demande alors comment Dieu pourrait être amour sans être vulnérable. Affirmer que, parce que Dieu est parfait il ne peut rien ressentir, car cela le changerait et porterait atteinte à sa perfection d’être, pose problème pour les mentalités d’aujourd’hui.

Or, à côté du Dieu parfait, impassible et immuable défini par certains théologiens médiévaux , il y a le Christ fraternel, mort en croix. C’est une perfection d’amour, précise François Varillon. Le Christ s’est laissé toucher par la souffrance du monde. Il a partagé notre souffrance et a déclaré : « Qui me voit, voit le Père » (Jean 14, 9). Donc, quand Jésus pleure sur Jérusalem, le Père pleure sur Jérusalem. La souffrance du Christ sur la croix, loin d’atténuer le scandale de l’impassibilité du Père, semblerait plutôt l’accroître. Le philosophe chrétien Jacques Maritain écrit de son côté en 1964 : « Une psychanalyse métaphysique du monde moderne décèlerait là le mal qui ronge son inconscient. Si les gens savaient que Dieu « souffre » avec nous, et beaucoup plus que nous, de tout le mal qui ravage la terre, bien des choses changeraient sans doute, et bien des âmes seraient libérées. » Il est difficile de voir Dieu comme un potentat, précise-t-il, et il critique la dichotomie qui règne dans l’esprit de tant de chrétiens à propos de Dieu : d’un côté un Père et en même temps un empereur, potentat dramaturge, qui met en scène toute cette humanité souffrante, qui réside ailleurs et ne serait pas atteint par le drame de l’humanité. « Cette insensibilité de potentat révolte contre Dieu une grande masse de nos chrétiens », ajoute-t-il.

À l’origine de l’Église, Origène considère au Me siècle que Dieu s’est incarné parce qu’il a été touché par la souffrance de l’homme. Dans son Commentaire Ézéchiel (6, 6) il écrit : « Le Sauveur est descendu sur terre par pitié pour le genre humain. Il a subi nos passions avant de souffrir sur la croix, avant même qu’il eût daigné prendre notre chair : car s’il ne les avait d’abord subies, il ne serait pas venu participer à notre vie humaine. Quelle est cette passion, qu’il a d’abord subie pour nous ? — C’est la passion de l’amour (passio caritatis). Mais le Père lui-même, Dieu de l’univers, lui qui est plein de longanimité, de miséricorde et de pitié, est-ce qu’il ne souffre pas en quelque sorte ? Ou bien ignores-tu que, lorsqu’il s’accuse des choses humaines, il souffre une passion humaine ? « Car le Seigneur ton Dieu a pris sur lui tes mœurs, comme celui qui prend sur lui son enfant. » Dieu prend donc sur lui nos mœurs, comme le fils de Dieu prend nos passions. Le Père lui-même n’est pas impassible ! Si on le prie, il a pitié et compassion. Il souffre une passion d’amour (passio caritatis). »

Pour Origène, parce que Dieu est amour, il a été touché par la souffrance de l’humanité, par son péché, au point de décider de prendre sur lui toutes ses fautes pour l’en libérer. C’est cette « passion d’amour » qui est à l’origine de l’incarnation du Christ. L’incarnation de Dieu est la conséquence de sa décision de créer l’homme libre, à son image et à sa ressemblance. Son œuvre créatrice est donc une aventure. Dieu a pris le risque de créer des libertés, et il a pris ce risque pour l’homme. Charles Péguy met ces paroles dans la bouche de Dieu : « Ce que j’attends de toi ce ne sont pas des prosternements d’esclaves, mais un amour d’enfant. » Cela aurait été aussi facile pour lui de créer des robots qui se seraient occupés de la terre, qui auraient cultivé le jardin. Il en a décidé autrement. Or, comme Dieu crée sans cesse, l’aventure se poursuit à chaque instant. À chaque naissance, Dieu accepte l’éventualité des larmes et du sang, les nôtres, et celles du Christ. Peut-il être hors de cause, indifférent ?

Aujourd’hui, une réflexion se développe sur la conscience du Christ, sur la façon dont Jésus a vécu des sentiments d’impuissance à certains moments, dont il a été rejeté par les hommes. Car, humainement, sa mort est apparue comme un échec. C’est pour cela qu’il a été impossible aux juifs de reconnaître le Messie, et encore plus le Fils de Dieu, dans cet homme crucifié. Dans la tradition juive, le juste est béni, or Jésus de Nazareth crucifié ne pouvait pas être un juste, et encore moins le Messie, ou un prophète authentique…

Quand on accompagne des malades (du sida par exemple), réfléchir et prier avec eux sur des textes de guérison n’est peut-être pas toujours la bonne méthode, car ils savent qu’ils ne guériront pas. En tout cas pas de cette maladie-là. Il faudrait commencer par réfléchir à une « théologie de l’échec » par rapport à la guérison physique, à nos pouvoirs humains. Dieu est mis en échec à première vue, mais nous croyons que la grâce peut transformer ces échecs en vie. Nous approfondirons plus loin ce que signifie « guérir ».

Dieu travaille à travers nos impuissances et nos limites. François Varillon note que s’il dit que Dieu souffre, il est taxé d’anthropomorphisme. Mais quand on dit que Dieu est impassible, ne serait-ce pas aussi de l’anthropomorphisme ? Il préfère des anthropomorphismes qui soient plus conformes au Dieu révélé en Jésus-Christ. Car la plupart des gens comprennent que si le Père est invulnérable, il est sans tendresse. « Croire en un Dieu qui souffre, c’est rendre le mystère plus mystérieux mais aussi plus lumineux », dit François Varillon. Au moins, nous pouvons atténuer le scandale de l’impassibilité en évoquant la vulnérabilité révélée par le Christ. Que notre Dieu n’agisse pas tout de suite comme nous le voudrions ne signifie pas qu’il soit indifférent ou impassible.

Nous sommes conscients d’être en chemin et nous devons rendre compte de l’espérance qui est en nous. Mais nous expérimentons notre propre fragilité et nous savons que tout n’est pas définitivement joué pour le moment, car chacun doit exercer sa liberté. En vivant cette tension entre un Dieu immuable et un Dieu vulnérable, nous constatons que le Christ, dans sa souffrance, nous a révélé Dieu comme celui qui se laisse toucher, qui n’est pas indifférent ; comme un Dieu dont l’amour est gratuit. Le langage de l’amour est celui de la prière et du consentement. Il dit : « Si tu le veux, viens. » En effet, Jésus dit toujours : « Si tu veux… », jamais il n’impose. C’est un amour qui s’offre, et qui laisse à l’autre la liberté de s’exprimer. Si le jeune homme riche s’en va tout triste, ce n’est pas parce que Jésus l’a rejeté, ni qu’il l’a jugé, c’est parce qu’il s’est découvert incapable de dire « oui » (Matthieu 19, 22).

Dieu s’offre, s’invite et attend notre réponse. Quand l’amour renonce à la puissance qui s’imposerait, il s’expose au refus. C’est ce que Jésus a révélé de Dieu par toute sa vie donnée dans la liberté. L’« abandon » du Christ sur la croix est sans doute l’expression silencieuse la plus sublime de la vulnérabilité d’un Dieu qui se propose sans s’imposer. François Varillon écrit : « Dieu est le seul être qui ne connaît aucun retour sur lui-même. » Et il ajoute que la réponse à l’excès de mal est un excès d’amour. Excès dans le sens d’une plénitude qui ne dit jamais « cela suffit ». C’est aussi le message du buisson ardent qui ne se consume pas. Faisons cependant attention quand nous parlons d’excès d’amour. L’excès signifie un amour qui ne compte plus, qui se donne complètement. Mais il ne s’agit pas d’un amour excessif dans le sens de « dévorateur ». -Ici s’exprime l’idée d’une surabondance, d’une gratuité, non d’une saturation ou d’une possession.

De Bernard Ugeux, Extrait de « traverser nos fragilités »

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