Un chemin d’Évangile pour vivre la diaconie

Trois phrases des Évangiles portent la dynamique du rassemblement intensément vécu à « Diaconia 2013 ». Chacune d’elle a orienté un des trois jours à Lourdes…

Un chemin d’Évangile pour vivre la diaconie

Introduction

Trois phrases des Évangiles portent la dynamique de « Diaconia 2013 ». Chacune d’elle oriente un des trois jours du rassemblement de Lourdes :

  • « Je suis au milieu de vous comme celui qui sert ! » (Lc 22, 27)
  • « La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle… » (Mt 21, 42)
  • « Va trouver mes frères… » (Jn 20,17)

Ces citations ont été choisies pour inviter chacun à entrer dans la démarche avec un même esprit évangélique. Tirées d’Évangiles différents, prononcées par Jésus à des moments variés de sa vie, avant et après sa résurrection, elles sont pourtant rapprochées ici dans le souci de fonder théologiquement la démarche « Diaconia ». Cette note a pour but de développer les intuitions théologiques manifestées par ce choix de citations, qui propose un chemin d’Évangile pour vivre la diaconie.

La première expression insiste particulièrement sur la phrase de Jésus prononcée le Jeudi saint. Elle donne le sens et la manière d’être de sa mission : « je suis comme celui qui sert ». Dès lors, le service est compris comme une attitude fondamentale qui concerne tous les disciples du Seigneur. Il s’agit de se laisser conformer au Christ lui-même et, participant de sa mission, d’être envoyé par lui au service des frères et sœurs en humanité.

La deuxième phrase s’applique d’abord à Jésus qui a été rejeté par les hommes, mis en croix comme un criminel, mais relevé par le Père dans la résurrection, entraînant derrière lui l’humanité dont il est solidaire. Rappelant le mystère de la Passion et le Vendredi saint, elle s’applique aussi – comme l’explique cette note – à ceux que la société a rejetés pour en faire aussi la « pierre angulaire » d’une fraternité renouvelée. Cette bonne nouvelle n’est pas sans conséquences concrètes sur les priorités à vivre en Église.

Prononcée à l’aube du troisième jour, la dernière phrase invite au partage de cette découverte avec tous les « frères » de Jésus, d’abord les disciples constitués en communauté de frères et sœurs dans le Fils, puis l’humanité entière appelée à vivre cette fraternité. La bonne nouvelle prend une dimension universelle qui amène à repenser le dialogue entre l’Église et le monde.

« Moi, je suis au milieu de vous comme celui qui sert » (Lc 22,27)

Cette phrase de Jésus en Lc 22, 27 exprime bien la diaconie de Jésus, son attitude fondamentale qui donne sens à tout son ministère de salut.

Le Jeudi Saint, après l’ultime repas de la Pâque qui conclut sa mission terrestre, Jésus prend la dernière coupe du repas pascal (la coupe qu’on ne buvait pas, dans l’attente du retour d’Elie et donc de l’avènement du Messie), en disant : « Cette coupe est la nouvelle Alliance en mon sang répandu pour vous » (Lc 22,20). Jésus prend ainsi la place du Messie tout en annonçant sa mort et la trahison de l’un des Douze. Ceux-ci se demandent alors, de manière étonnante, « qui est le plus grand », pour remplir les places d’honneur dans le royaume qui vient et remplacer le maître après sa mort. Dans sa réponse, Jésus parle du plus grand comme celui qui est au service (diaconie), et non dans le pouvoir dominateur des rois des nations. Il est lui-même « comme celui qui sert » (o diaconôn, le servant). Il ouvre ainsi pour ses disciples une nouvelle manière de vivre la royauté messianique, à l’opposé de l’image triomphante que les douze pouvaient garder.

Jésus annonce à ses apôtres qu’à travers sa passion il va accomplir la figure du Serviteur souffrant annoncé par le prophète Isaïe (Lc 22,37). Dans le quatrième Chant du Serviteur (Is 52,13 – 53,12), lecture du Vendredi Saint en parallèle de la Passion selon St Jean, Dieu annonce l’exaltation (la résurrection) de son Serviteur, qui pourtant apparaissait aux hommes comme blasphémateur, condamné par Dieu. Les hommes comprennent alors que c’étaient leurs péchés qu’il portait, ils reconnaissent leur faute. Ils découvrent que cette reconnaissance leur ouvre le pardon de la part d’un Dieu qui se révèle autre que ce qu’ils croyaient. Et Isaïe annonce que le Serviteur deviendra l’aîné d’une multitude de frères.

C’est la diaconie du Christ, dont les premiers chrétiens, en particulier St Paul, ne cesseront de témoigner. C’est ce que les Évangiles nous disent : « Le Fils de l’Homme n’est pas venu pour être servi mais pour servir (diaconeïn en grec) et pour donner sa vie en rançon pour la multitude » (Mt 20,28 et Mc 10,45). Ainsi les disciples et la communauté qu’ils constituent sont-ils invités à suivre leur Seigneur et maître dans le service des frères, en témoignage de l’amour reçu de lui.

Comme l’exprime le Concile Vatican II, « L’Église offre sa collaboration sincère pour l’instauration d’une fraternité universelle qui réponde à la vocation de l’homme (…) Aucune ambition terrestre ne pousse l’Église, elle ne vise qu’un seul but : continuer, sous l’impulsion de l’Esprit consolateur, l’œuvre même du Christ, venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité, pour sauver non pour condamner, pour servir non pour être servi (Cf. Jn 3,17 ; 18,37 ; Mt 20,28 ; Mc 10,45) » (Gaudium et Spes, n°3).

L’activité diaconale de l’Église, le « service de la charité », appartient donc à « l’essence même de la mission de l’Église » et participe à sa « nature intime » (Deus Caritas est, n° 25). À la suite de ces paroles de Jésus, l’Église s’inscrit dans le ministère de la charité du Christ lui-même. Comme le roi serviteur, elle ne peut que vouloir faire la vérité et promouvoir la justice. Le service des hommes à travers les médiations variées de son action sociale fait partie de sa vocation.

La phrase de Lc 22 peut aussi être mise en parallèle avec le lavement des pieds, en Jn 13. D’habitude, au milieu du repas pascal, le père de famille lave les mains des participants. Au cours de son dernier repas, Jésus ne va pas laver les mains de ses apôtres, mais s’abaisser comme un esclave pour leur laver les pieds, reprenant le geste que Marie avait fait sur lui à Béthanie quelques jours avant en lui lavant les pieds avec du parfum (Jn 12, 3). Ce geste signe sa diaconie et Jésus invite ses disciples à le revivre dans le service mutuel : « Vous aussi vous devez vous laver les pieds les uns aux autres » (Jn 13, 14). À sa suite et à son exemple, le service mutuel sera la marque des chrétiens : « Aimez-vous les uns les autres, comme je vous ai aimés » (Jn 13, 34-35). La réciprocité du service à vivre devient essentielle : dans la diaconie, riches et pauvres, grands et petits, donnent et reçoivent chacun à leur manière. La diaconie de l’Église est interpellée par cette conviction : la manière d’entrer en relation avec les plus fragiles reste bien sous le sceau du service mutuel !

Enfin, la phrase « je suis au milieu de vous comme celui qui sert » nous oriente vers l’eucharistie. Jésus avait dit : « Restez en tenue de service et gardez vos lampes allumées. Heureux les serviteurs que le maître, à son arrivée, trouvera en train de veiller. Amen, je vous le dis, il prendra la tenue de service, les fera passer à table et les servira chacun à son tour (Lc 12, 35-38). » Dans ce « repas du Seigneur » (1Co 1,20), c’est lui, le Ressuscité, qui nous sert à table et qui nous donne à manger et à boire. C’est Lui-même, sa vie de chair et de sang donnée pour nous et pour la multitude, qu’il nous offre en nourriture pour « qu’en ayant part au Corps et au Sang du Christ nous soyons rassemblés par l’Esprit-Saint en un seul Corps. ». Ce Corps du Christ, animé d’une vie nouvelle fondée sur le don gratuit de la vie et sur le service mutuel, constitue une vie fraternelle tissée de liens nouveaux, si forts que rien ne pourra les défaire. L’eucharistie est bien « la source et le sommet » de la diaconie de l’Église, ce qui l’invite à annoncer et pratiquer cette bonne nouvelle dans le monde, au service des hommes.

« La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle » (Mt 21, 42)

Jésus prononce cette phrase à Jérusalem. Peu de temps avant, il avait fait dans cette ville une entrée triomphale, la foule l’avait acclamé comme prophète et messie. Et puis très vite, les choses commencent à se gâter : Jésus se heurte aux vendeurs du temple, il est sommé de s’expliquer, les chefs du peuple cherchent à le piéger, une menace claire pèse sur lui. Il répond, d’après l’évangéliste Matthieu, en racontant des paraboles.

Il reprend notamment l’image de la vigne, déjà employée par les prophètes pour dire à quel point Dieu aime et prend soin de son peuple, comme un homme prend soin de sa vigne (voir surtout Isaïe chap. 5, mais aussi Jérémie, Ézéchiel, Osée, Joël). Ici, Jésus raconte comment des vignerons ont voulu mettre la main sur la vigne qui leur avait été confiée, allant jusqu’à tuer le fils du maître dans l’idée folle de s’emparer ainsi définitivement de celle-ci. Puis il déclare : « N’avez-vous jamais lu dans les Écritures : la pierre qu’on rejetée les bâtisseurs, c’est elle qui est devenue la pierre angulaire ; c’est là l’œuvre du Seigneur : quelle merveille à nos yeux ». C’est une citation du psaume 117 (118) v. 22-23.

Comme l’image de la vigne, celle de la pierre est familière aux prophètes. Isaïe, Jérémie, Aggée, Zacharie, par exemple, y font appel ; tantôt pour évoquer l’importance des fondations (Is 28, 16 : « Voici que je vais poser en Sion une pierre, une pierre de granit, pierre angulaire, précieuse, pierre de fondation bien assise, celui qui s’y fie ne sera pas ébranlé »), tantôt au sens d’un obstacle, d’une pierre qui fait tomber (« Il sera un sanctuaire, un rocher qui fait tomber, une pierre d’achoppement pour les deux maisons d’Israël » Is 8,14). Dans l’extrait du psaume cité par Jésus, l’expression « pierre angulaire » (littéralement « tête de l’angle ») rappelle donc tout cela. Elle signale aussi que cette fameuse pierre peut se trouver au faîte d’un bâtiment, un peu comme une clé de voûte. Bref, cette image de la pierre évoque quelque chose de massif, de solide, sur lequel on peut vraiment s’appuyer, sur lequel aussi on peut tomber, mais qui en tout cas fait tenir toute la construction.

Si Jésus raconte cette parabole, c’est pour qu’on puisse le reconnaître comme l’envoyé du Père, la pierre d’angle. C’est lui qui vient de la part du Père, pour que l’humanité – symbolisée par la vigne – accueille de nouveau tout ce que Dieu lui donne, comme le vigneron qui en prend soin. Or le fils n’est pas reçu. S’il était venu avec fracas pour nous contraindre, peut-être aurions-nous accepté d’examiner la question. Mais Jésus vient comme un homme humble qui entre dans Jérusalem assis sur un âne ! Son message et sa personne, il est vrai, sont pleins de force. Mais jamais il n’en use pour s’imposer. Toujours il s’en remet à nous, s’offre à nous. Une telle gratuité n’est pas si facile à accepter. Si Jésus vient les mains nues, ça veut dire que tous les accessoires que j’utilise pour me garantir une place et un rôle ne valent pas grand-chose. De fait, ceux qu’une telle gratuité inquiétaient obtiendront sa condamnation à une mort infâme – la croix – censée prouver que cet homme est vraiment un moins que rien, un réprouvé dont on ne peut absolument rien entendre de la part de Dieu. Mais cette menace ne fait pas bouger Jésus d’un pouce : il continue d’affirmer tranquillement, fermement, que sa vie est dans la main de Dieu et qu’il vient de sa part nous rouvrir le chemin vers Lui. Il se rend ainsi encore plus vulnérable.

Qui aurait pu prendre la défense de Jésus ? Quels arguments aurait-on pu avancer ? De fait, personne n’a osé se risquer à le soutenir lorsqu’il était tourné en dérision. Pourtant, il y a sans doute des gens, dans Jérusalem qui, à ce moment-là, l’ont reconnu comme l’un des leurs. Ce sont tous ceux qui souffraient le plus grand dénuement et l’humiliation d’avoir toujours à quémander et de n’être jamais comme il faut : les pauvres, les mendiants, ceux qui ne comptent pas vraiment aux yeux des autres et que l’on maudit si facilement. Ceux-là, comme aujourd’hui, reconnaissent très souvent, immédiatement, en Jésus qui a été rejeté, la pierre d’angle. Pourquoi ? C’est un mystère de communion entre le Christ et eux, et nul ne peut le percer. Peut-être ont-ils été frappés par la force qu’il y a en lui alors qu’il accepte d’être compté au rang des moins que rien. Peut-être ont-ils tout de suite reconnu cette force. Peut-être savent-ils par expérience qu’il y a là quelque chose de plus résistant que tout ce qui d’habitude en impose. C’est peut-être ainsi qu’ils pressentent le secret de la vraie vie. La pierre rejetée des bâtisseurs est devenue la pierre d’angle : Jésus annonce aussi par là sa résurrection par le Père. L’œuvre admirable de Dieu est cette vie donnée qui fait traverser la mort.

Aujourd’hui encore, sur ce chemin pour apprendre à faire confiance à la vie qui vient de Dieu, ceux qui sont en situation de grande précarité seront pour tous des guides précieux. Car les rencontrer oblige à laisser de côté tous les rêves de grandeur qui, malgré tout, nous habitent. Les rencontrer comme des frères et des sœurs est aussi facile et aussi difficile que de reconnaître en Jésus l’envoyé du Père et le ressuscité après l’infamie de la croix. C’est pourquoi chaque chrétien – bien loti ou pauvre, diplômé ou illettré – est invité à un rendez-vous : oser s’approcher de ceux qui lui font peur, de ceux qu’il risque toujours d’oublier. Et si la rencontre peut avoir lieu, il aura la surprise de retrouver là une base plus solide que tout, une source d’espérance, une vraie pierre d’angle. Car dans cette rencontre où chacun se présente les mains nues, c’est la vérité de l’humanité qui se dévoile et s’exprime, celle qui ne cherche pas à dominer mais qui vit d’un appel et se renouvelle de manière inattendue. Or, cette vérité de l’humanité est habitée par Celui qui est « la vérité, le chemin, la vie » (Jn 14,6). En cette rencontre, Celui qui est venu simplement comme le Fils du Père et s’est livré sans reste, se rend alors présent, mystérieusement (cf. Mt 25,31-46). Les pauvres, les malades, les exclus de toute sorte sont ceux pour lesquels Jésus a été saisi de compassion, auxquels il s’est identifié et qu’il a voulu guérir et libérer de leur détresse. Ils sont les premiers à entendre la bonne nouvelle et deviennent ceux par qui l’espérance renaît. À la suite de Jésus nous sommes invités à les rencontrer en vérité et à dénoncer avec eux ce qui défigure l’humanité : la misère, la solitude, les injustices. C’est avec eux que s’élabore une humanité nouvelle. Le Royaume de justice et de paix s’ébauche à l’ombre de la croix, sur le fondement de ce corps rejeté hors de la ville.

Désormais, pour le chrétien, toute pierre rejetée rappelle la pierre d’angle qu’est le Christ.

« Va trouver mes frères et dis-leur que je monte vers mon Père et votre Père… » (Jn 20,17) « Allez dire à mes frères de se rendre en Galilée : c’est là qu’ils me verront. » (Mt 28,10)

C’est à Marie-Madeleine (en Jn 20) et aux femmes (en Mt 28) venues au tombeau après sa mort que le Christ ressuscité adresse cette parole d’envoi. Elles, dont la parole est déconsidérée et sans valeur, sont les premières à porter cette parole si nouvelle : Jésus est vivant et va vers le Père. L’évangéliste Matthieu précise que Jésus les précède en Galilée (Mt 28, 7.10). La Galilée est le lieu de la vie ordinaire : là est le chantier où le ressuscité se découvre.

En même temps, les disciples sont devenus de manière nouvelle les frères du Seigneur, « mes frères », dit-il pour la première et unique fois dans l’Évangile. Dans sa mort et sa résurrection, Jésus les lie à son propre devenir de Fils. Une fraternité toute jeune, réconciliée, jaillit de la Pâque. Elle est greffée sur le Christ. Il est le premier-né d’une multitude qui s’ébauche (cf. Col 1,15-18). C’est en lui, et en lui seulement qu’ils sont frères. C’est par leur communion à lui qu’ils deviennent frères et de ce fait fils du Père. Parce qu’agrégés au Fils, ils sont établis en Lui et dans l’Esprit ils peuvent dire : « Père ». Mais seul Jésus peut dire « Mon Père » ! Les disciples diront « Notre Père », car chacun est désormais lié aux frères. La cellule initiale d’une nouvelle fraternité humaine naît de la foi au ressuscité.

L’Église naît ainsi comme fraternité. Les chrétiens s’appellent de ce joli nom de « frères » ou encore de « frères dans le Seigneur ». Ils sont les frères du Fils du Père. C’est le fondement de la compréhension de la communauté des chrétiens comme fraternitas, une fraternité dans le Christ, une fraternité christologique. La foi chrétienne inclut le consentement aux frères comme une dimension sociale au cœur de l’Évangile. Dans le repas fraternel, les chrétiens célèbrent l’Eucharistie où s’effectue leur union dans le Christ pour devenir un corps de frères. Que cela se poursuive dans le partage économique et le souci des absents, c’est la logique eucharistique. Dans les premiers siècles de l’Église, les divers services d’entraide – les diaconies – qui sont mis en place, procèdent de cette existence fraternelle dans la communion du Christ. Lucien de Samosate (130-200), observateur de la jeune Église, s’exprime en des termes convaincants : « C’est une chose incroyable que l’empressement avec lequel les gens de cette religion s’assistent dans leurs besoins. Ils n’épargnent rien pour cela. Leur premier législateur leur a mis en tête qu’ils sont tous frères. »

Ainsi la fraternité des chrétiens est-elle appelée à constituer le pôle de régénération de l’humanité à partir de la confession de foi. Les frères sont les croyants qui célèbrent et qui aiment. C’est une fraternité concrète et précise, qui vit de liens visibles qu’en même temps elle engendre. Ceci doit se manifester tant dans la manière de célébrer que dans la mise en œuvre sociale de la foi.

Quelques années avant le Concile, Joseph Ratzinger écrivait : « Reconnaître que ekklèsia (Église) et adelphotès (fraternité) sont équivalentes, que l’Église qui s’accomplit dans la célébration cultuelle est essentiellement une communauté fraternelle, c’est exiger que l’Eucharistie soit célébrée, même concrètement, comme un culte fraternel, dans le dialogue responsorial, et qu’on ne laisse pas un pontife isolé en face d’une troupe de laïques, plongés chacun dans son missel. L’Eucharistie doit redevenir visiblement le sacrement fraternel, pour que puisse se déployer toute sa force d’édification communautaire. » Et si les conditions de la célébration de la messe ne permettent plus aujourd’hui un déploiement immédiat dans le partage, il faut d’autant plus relier la diaconie de l’Église à sa source liturgique.

Mais la constitution fraternelle de l’Église n’est pas pour autant un repli entre gens du même monde, elle est ordonnée à la fraternité universelle. La communauté fraternelle est pour le tout de l’humanité. L’eucharistie et la diaconie peuvent et doivent se vivre et se comprendre comme un « sacrement de fraternité » pour la vie du monde. Chaque célébration locale anticipe la réalisation d’une fraternité universelle. Absorbés dans un corps plus grand, les chrétiens qui célèbrent sont établis et aspirés dans des relations fraternelles avec la multitude des hommes. Quant aux initiatives multiples et de toutes tailles, dans l’ordre du service mutuel et de la charité, tant dans les relations interpersonnelles que dans les institutions sociales, économiques et politiques, elles veulent à la fois indiquer la possibilité de la fraternité et en constituer des germes féconds. « Va trouver mes frères » peut donc s’entendre comme l’invitation à rejoindre tout homme dans cet esprit de fraternité.

Comme le dit le Concile Vatican II : « À ceux qui croient à la divine charité, le Christ apporte ainsi la certitude que la voie de l’amour est ouverte à tous les hommes et que l’effort qui tend à instaurer une fraternité universelle n’est pas vain. Il nous avertit aussi que cette charité ne doit pas seulement s’exercer dans des actions d’éclat, mais, et avant tout, dans le quotidien de la vie » (Gaudium et Spes, n° 38). C’est ainsi qu’il nous invite à mettre en œuvre cette fraternité dans la lutte pour la justice sociale et la défense des droits de tous, en particulier des plus démunis dont la misère est un scandale. « Pour y parvenir, il faut travailler au renouvellement des mentalités et entreprendre de vastes transformations sociales » (Gaudium et Spes, n°26). Dans un discours, un an avant sa mort, Martin Luther King rappelait que si nous sommes appelés à jouer le rôle du bon Samaritain sur la route de la vie (cf. Lc 10,29-37), nous avons aussi à transformer la route de Jéricho de manière à ce que plus personne ne soit laissé sur le bord du chemin ! Dans le même sens, Benoît XVI insiste sur la nécessité de rendre la charité opératoire par le biais de la justice et de la poursuite du bien commun : « C’est là la voie institutionnelle – politique peut-on dire aussi – de la charité, qui n’est pas moins qualifiée et déterminante que la charité qui est directement en rapport avec le prochain, hors des médiations institutionnelles de la cité. » (Caritas in veritate, n°7). Et c’est dans le même horizon qu’il appelle « une économie de la gratuité et de la fraternité » (n° 38).

Au reste, le grand frère ressuscité ne s’est pas limité à poser les fondements de la fraternité chrétienne. Il a annoncé son retour dans la figure des pauvres, les nommant « les plus petits, mes frères » (Mt 25, 40). Le sceau du Christ-frère est posé sur les plus fragiles, constituant la communauté fraternelle dans le besoin et appelant notre responsabilité sociale. Le prochain souffrant est un frère du Maître, celui auquel Jésus s’est identifié et qu’il a voulu libérer. Là se trouve non seulement le crucifié, mais aussi le ressuscité. En les rencontrant dans les Galilée d’aujourd’hui, nous le verrons. Il nous attend. Allez le dire à ceux qui ne savent pas encore qu’ils sont ses frères !

Diaconia 2013 : Servons la fraternité. Note théologique n°9 : Un chemin d’Évangile pour vivre la diaconie

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