Rencontrer la gratuité

I. La gratuité : une réalité en attente de reconnaissance, une approche majoritairement réductrice

Si, en première approximation, la gratuité se définit comme « ne rien attendre en retour d’un don ou d’une prestation », ou encore « se priver du droit de réclamer quelque chose en retour », elle n’apparaît pas être de ce monde. Est-ce d’ailleurs raisonnable de penser que la gratuité puisse seulement exister ? Argent, reconnaissance, valorisation : qui peut affirmer qu’il est insensible à ces gratifications ? Ne sommes-nous pas en outre soumis à de multiples déterminismes familiaux, culturels, psychologiques qui nous engagent à une mise en conformité avec les systèmes de valeurs de la société, de son groupe ou de sa communauté ?
De telles interrogations ne sont pas infondées et rendent compte de la complexité de ce qui anime les personnes qui s’engagent dans le don, le soin, le service, l’altruisme ou la philanthropie.

Portant une expérience commune

Mais elles n’épuisent pas tout, La gratuité n’est pas incompatible avec les parts de déterminismes, de logiques psychologiques ou les attentes de gratification qui nous habitent. Oui, la gratuité existe et nous en faisons l’expérience dans nos vies plus souvent qu’il n’y paraît.
Elle peut être reconnue comme naturelle dans l’environnement familial ou amical. Ainsi, une vie de famille ne peut pas se développer seulement avec un règlement intérieur au foyer et une justice entre ses membres ; elle a besoin d’affection gratuite, La gratuité est parfois assumée dans des engagements sociaux, politiques, spirituels, voire des choix de vie au service d’autres et du bien commun. En donnant de leur temps, de leurs compétences, certains font l’expérience de donner d’eux-mêmes, voire de se donner. Très charnellement, c’est ce qu’éprouvent les donneurs de sang ou d’organes, non rémunérés dans notre pays.
En outre, «ne rien attendre en retour» ne signifie pas «ne pas accepter de recevoir» ou «se fermer à ce qui pourrait être donné». La gratuité est «ce qui vient en plus» de ce qui est fait par devoir, par besoin ou par nécessité. Elle est «ce qui pourrait ne pas être» (de Foucauld). La gratuité, comme le dit le philosophe Éric Fiat, c’est ce qui «n’est pas perdue quand on l’a donnée», La gratuité ne se conquiert pas ; elle se reconnaît, se révèle et se donne à qui la cherche dans les gestes les plus simples. La question que l’auteur de L’élégance du hérisson (Barbery) pose sur la beauté pourrait s’appliquer à la gratuité «Où se trouve-t-elle ? Dans les grandes choses qui, comme les autres, sont condamnées à mourir, ou bien dans les petites qui, sans prétendre à rien, savent incruster dans l’instant une gemme d’infini ?» il arrive que nous en fassions l’expérience devant le beau, le bon, le don, l’amour, l’amitié …
Nier l’existence de la gratuité, n’est-ce pas tout simplement le signe de notre difficulté à aimer ? Pour la reconnaître, peut-être faut-il ajuster notre regard et éduquer nos cœurs.

II. La gratuité : une faculté constitutive de notre humanité profonde

Regard, cœur, car la gratuité dont il est question est à chercher dans l’ordre d’une attitude intérieure. Elle n’est pas une option. Elle est une nécessité car elle est une réalité anthropologique qui traverse notre humanité. Elle est une dimension essentielle dans l’existence d’une personne. La vivre humanise davantage chaque homme, chaque femme. Nous en avons tous besoin pour exister et- nous- développer, pour porter la souffrance aussi. Reconnaître cette dimension s’appuie sur l’observation que recevoir et donner gratuitement approfondissent notre humanité commune. Un monde sans gratuité serait un monde inhumain. Dans notre société libérale et technologique où les valeurs marchandes et leur langage s’imposent de fait, il est urgent de chercher ce qui échappe encore à la dictature de l’économique, du rentable et de l’objectivable. Il est pressant de trouver les lieux de gratuité et de leur faire place : l’art, le savoir, l’amour, l’être humain, le soin en sont. Aujourd’hui, cette posture est difficile à tenir. Dans notre culture néolibérale, communicationnelle et technophile, la gratuité nous libère de notre rapport quasi religieux au rentable et au standardisable. La gratuité amène de l’imprévu, de l’inattendu.

III. La gratuité : un chemin vers le cœur de l’homme, une gratuité qui aide à reconnaître l’autre comme une personne

Dans le mode d’approche des personnes de la rue par les membres de l’association «Aux captifs la libération», nous allons dans la rue «les mains nues», c’est-à-dire dans la gratuité, L’objectif est de signifier l’importance que l’association accorde à mettre la personne au centre de l’accompagnement. Se présenter ainsi à l’homme ou la femme de la rue, c’est s’engager dans une rencontre de personne à personne et c’est considérer que la relation doit précéder la prestation. C’est réduire tout ce qui pourrait empêcher une rencontre de cœur à cœur. Le mouvement fondamental est donc d’établir une relation ou tout est ordonné à une rencontre interpersonnelle. La gratuité que nous essayons de vivre, c’est quitter le : «Moi, je te donnes».
Pour aller vers : «Je» et «Tu» nous rencontrons. Cette attitude peut susciter une interrogation chez la personne de la rue : «Mais finalement pourquoi tu viens me voir ?». La réponse est sans ambiguïté, même si elle n’est pas toujours formulée ainsi : «Je viens pour rien, sinon pour toi». Cette gratuité ne constitue pas un objectif à atteindre mais un moyen par lequel l’autre peut éprouver qu’il a de la valeur pour lui-même. Le seul fait que l’autre soit à la rue, même si nous ne savons pas toujours si nous pourrons quelque chose pour lui, nous suffit pour être avec lui et lui révéler le prix qu’il a à nos yeux. Le seul don à faire, c’est celui de sa propre personne. Par la présence et le temps donnés, l’enjeu est de se donner soi-même avant de donner quoi que ce soit. Ce qu’attend tout être humain en profondeur, c’est de rencontrer la gratuité.
En réalité, il n’est pas de moyen plus sûr pour faire croître une personne que de l’appeler à donner, d’autant plus quand il traverse la difficulté. Ainsi la gratuité a valeur de lien. Elle ne vaut pas tant par la chose donnée que par le type de relation qu’elle instaure.
Pourquoi l’autre est-il sorti du «donnant-donnant» ? Pourquoi m’a-t-il donné plus que je n’attendais ? Telles sont les questions suscitées par une attitude empreinte de gratuité, La gratuité nous fait entrer dans un mouvement qui nous dépasse, celui de la vie. La gratuité est ce qui permet d’aller au-delà de la seule justice, du seul devoir de solidarité. Elle invite à reconnaître l’autre pour lui-même et pas parce qu’il est victime, malade ou blessé. Elle fait quitter la réparation pour entrer dans une relation de reconnaissance réciproque. Gratuite rime avec présence.

Une gratuité qui ouvre au mystère qu’est l’homme

Par ce qu’elle signifie, la gratuité est ce qui va excéder les dimensions utilitaires et fonctionnelles. Revenons aux mondes médical ou social. Le soin y est ainsi doublement constitué : de contingence d’une part, de gratuité d’autre part ; d’intérêt pour soi et aussi d’attention désintéressée pour l’autre. Le soin doit se déployer au-delà des frontières définies par les procédures et leurs évaluations. Dans le monde de la marchandisation et de l’efficacité, dans une société où l’instrumentalisation de ses membres est parfois réalité, vivre cette gratuité est une gageure. Elle est de l’ordre du don et le don tisse le lien social. La société ne peut pas être constituée uniquement de droits et de devoirs. La gratuité ne mesurera pas et ne comparera pas le donné et le reçu. Là où l’utilitarisme fonctionnalise le corps et le réduit à un simple objet de la science ou du marché, la logique de la gratuite le situe en tant que sujet. Tout ne peut pas être marchand. Une personne n’a pas de valeur vénale pas plus qu’une relation une valeur monétaire. La valeur d’une personne ne se mesure pas à son utilité ou ses qualités fonctionnelles : voilà ce qu’affirme la gratuité. En réalité, elle nous fait basculer du côté de l’Homme et de son mystère. Non pas mystère comme une énigme ésotérique, mais comme une réalité qui nous dépasse, qui est insaisissable et par laquelle se laisser saisir…
C’est dans la gratuité donnée et reçue qu’une humanité se crée et se recrée. C’est dans le respect de ce qui échappe qu’une vie peut croître. La gratuité dépasse le monde des biens et de l’avoir, pour faire entrer dans celui du lien et de l’être. La gratuité indique, sans savoir la mesurer, la valeur de l’existence au-delà de son prix.
Peut-être notre Occident a t-il à faire le deuil d’objectifs de vie fondés sur le seul matériel évaluable ; a t-il à mourir à un regard sur l’Homme limité à ses seules capacités à produire, consommer ou se divertir. D’autres dimensions, d’autres facultés sont à mettre en valeur pour l’humaniser et le libérer ; la gratuité en est une. Elle rime avec humanité.

Une gratuité féconde l’efficacité

La gratuité trouvera sa pleine mesure si elle n’est pas opposée à la rentabilité et l’efficacité. Tout se passe comme si était à l’œuvre une logique binaire exclusive gratuité ou efficacité, humanité ou professionnalisme. L’enjeu est au contraire de quitter ce paradigme totalisant, Il est d’envisager qu’en assumant l’humain dans toutes ses dimensions, y compris celle de la gratuité, aucun des bénéfices de la rationalité technique et économique ne sera perdu.
Ainsi, pour revenir au médical ou au social, le soin est fait d’une logique de technicité, s’appuyant sur des compétences et permettant des prestations médicales, sociales, psychologiques. Elles peuvent être évaluées, et gagner ainsi en efficacité. Mais ces prestations, en tant que telles, ne suffisent pas mêlée à celle de technicité, permet alors de soigner en s’adressant à une personne dans sa singularité. Si bien que la gratuité ne transforme pas une situation mais une personne. Elle ne trouve pas un hébergement à un homme dans la rue, ni ne retire une masse tumorale dans le sein d’une femme. En revanche, elle peut en changer la souffrance et la relation avec elle. Les bénévoles, de par leur statut, sont des signes forts de cette gratuité. Ils n’en ont pas le monopole car être dans la gratuité est une disposition et une décision intérieures. Elle se concilie d’autant mieux avec le professionnalisme qu’ils ne sont pas dans le même champ. La gratuité est levain dans la pâte des compétences. Non seulement les prestations sociales ou médicales sont compatibles avec la gratuité mais elles ont à en être éclairées, traversées par elle. Les bénéfices pour la personne en sont démultipliés. La gratuité et le professionnalisme ne s’opposent pas, bien au contraire. L’enjeu est de se laisser interroger et accompagner par cette gratuité dans nos actions ; pour nous aider à nous ouvrir à sa source, alors aveu intériorité.

Conclusion

Cette question de la gratuité peut paraître bien idéale. Le pur altruisme n’est pas de ce monde, diront certains. Qui peut dire qu’il est dans la gratuité ? Nul d’entre nous assurément Comme l’amour, elle transforme et invite à se mettre en chemin. Comme l’amour, elle nécessite d’être apprise. Comme l’amour, elle est décentrement. Comme l’amour elle libère. Nous saurons être sur sa route quand nous sentirons, même le temps d’un éclair, que nous désirons l’autre vivant, juste pour lui-même.

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