Le spirituel, quand l’homme est en question

C – Redécouvrir le spirituel

Comment retrouver la force de la spiritualité alors que ce terme est parfois devenu synonyme de distance par rapport à la religion ? Comment accueillir cette quête de sagesse comme une préparation évangélique que bousculerait le vent de l’Esprit ? Il faut sans doute pour cela remettre la question de l’homme au cœur du débat. Car l’homme est aujourd’hui en question. Quelle place pour lui, pour tout l’homme et tous les hommes ? L’Église a placé l’homme au centre du Concile Vatican II et Jean-Paul II a merveilleusement développé cette question de l’homme dans son encyclique: « Le Rédempteur de l’homme ». Nous redire que l’homme est la route de l’Eglise. L’homme avec ses fragilités et non l’homme théorique de la construction philosophique.

Cette humanité de l’homme a été profondément interrogée du fait des deux grands totalitarismes du vingtième siècle. Interrogation de Primo Lévi dans son livre : « Si c’est un homme », de Xavier Emmanuelli écrivant : « l’homme n’est pas la mesure de l’homme », de Jean-Claude Guillebaud écrivant son « Principe d’humanité ». La science, la technique, l’économie contemporaine ont remis en question la place centrale de l’homme. Peter Kemp écrit : « On traite l’homme selon l’idée qu’on s’en fait, de même qu’on se fait une idée de l’homme selon la manière dont on le traite »

Chrétiens, nous nous souvenons de la question du psaume 8 : « Qu’est donc l’homme pour que tu penses à lui ?» Notre tradition spirituelle est bien celle de l’humanité de l’homme. Comme le dit la philosophe Hannah Arendt : « La vie humaine est une œuvre jamais achevée ». La concentration anthropologique du Concile postule, selon le mot de Maurice Zundel, qu’avant de poser la foi en Dieu, il faut poser « un croire en l’homme » : Je crois en Dieu qui croit en l’homme… Cette dignité intrinsèque, car l’homme est la mesure de toute chose, dépasse l’observation des sens. Elle pose une part spirituelle en tout homme, le mystère de toute existence. Ainsi la spiritualité peut devenir une protestation, une résistance… Si l’homme passe infiniment l’homme, c’est en raison de sa conscience ; le sanctuaire de sa conscience pour reprendre les mots du Concile, cette conscience qui est le juge ultime et que rien ne peut contraindre, cette conscience en attente d’altérité, en attente de l’autre. Cette conscience est à libérer car l’homme est prisonnier de ses propres pulsions et de l’opinion générale qui s’impose avec toute sa force de normalité.

L’écoute est le lieu où se joue cette autorévélation de l’homme à lui-même. L’homme advient parce qu’il est interpellé. Ne serait-ce que par la présence d’autrui. L’écoute suppose la présence à l’autre et la prise au sérieux de sa parole. Cette écoute interhumaine est condition d’avènement à soi. L’écoute est matricielle, elle révèle l’homme à lui-même à travers ses fragilités reconnues. Cette valorisation de l’écoute a profondément modifié le paysage pastoral contemporain en donnant une place privilégiée à l’accompagnement. Accompagner, c’est servir la vérité de l’autre. Servir sa vérité spirituelle puisque c’est croire en lui par-delà ses actes et souvent par-delà la propre interprétation qu’il porte sur sa vie. L’accompagnateur est comme le sourcier; il guette la vie qui ne demande qu’à jaillir.

Cette approche spirituelle fait toucher du doigt le mystère de toute vie humaine en travail d’humanisation. L’écoute de l’autre se fait infini respect de la dignité de l’autre. Cette écoute est d’autant plus urgente qu’est mis à mal l’équilibre psychosomatique. Nous savons combien l’affrontement à la souffrance, à la dépendance, à la finitude appelle cette écoute. Les membres des différentes aumôneries et toutes les personnes assurant une présence aux personnes souffrantes le savent : l’écoute n’est pas un prétexte ou un bavardage avant de passer aux choses sérieuses.

Virginie Henderson en 1969 a défini les besoins spirituels des personnes malades en fin de vie. Elle souligne, entre autre, le besoin d’être reconnu comme une personne, le besoin de relire sa vie, de lui trouver un sens, de se libérer de la culpabilité et même de se réconcilier, le besoin de placer sa vie dans un au-delà de soi-même et le désir de continuité. Dans le respect de l’intimité de l’autre, l’écoute des besoins spirituels va prendre une place essentielle (et pas seulement dans les unités de soins palliatifs). Tous, nous avons besoin pour exister, pour nous mettre debout, d’une oreille qui sache nous percevoir en vérité quand nous essayons de nous dire nous-mêmes. Quel lien entre cette écoute des besoins spirituels et le religieux ? J’entends parfois cette question s’exprimer dans l’impatience de ceux qui veulent poser des gestes religieux (et souvent sacramentels). Une conception un peu magique pourrait faire croire à l’efficacité de la grâce sans réelle prise en compte de l’humain.

Je crois que nous n’avons accès au religieux dans toute sa vérité que dans une double démarche d’écoute : l’écoute patiente de la vie des hommes (sans a priori !) et l’écoute encore plus patiente de la Parole de Dieu, car dans la force de l’Esprit, la Parole s’est faite chair, est entrée en histoire. C’est dans un même mouvement que le Concile nous invite à une double démarche profondément spirituelle :

  • Nous mettre à l’écoute des hommes et tout particulièrement des hommes souffrants. Vous connaissez ces premiers mots de la constitution « Gaudium et Spes » : « Les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des hommes de ce temps, des pauvres surtout et de tous ceux qui souffrent, sont aussi les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des disciples du Christ, et il n’est rien de vraiment humain qui ne trouve écho dans leur cœur. »
  • Nous mettre à l’écoute de la Parole de Dieu pour entrer dans ce que St Paul appelle l’obéissance de la foi.

Écouter suppose qu’on accepte d’être modifié par l’autre (et donc par Dieu dans sa Parole). Cette attitude spirituelle m’apparaît bien plus importante que tous les chemins égocentriques. A force de tout dire, le mot spirituel pourrait devenir insignifiant, il convient de rappeler sa force et sa pertinence, à condition qu’il invite à un décentrement permanent. Avancer et donner sens à son existence, c’est donner de la place à l’autre dans notre vie, et laisser le Tout-Autre nous façonner par l’écoute de sa Parole.

C’est ici que jaillit l’expérience spirituelle, non pas dans l’organisation d’une sécurité personnelle, confort facile qui naît de la répétition du même ; mais nouvelle naissance dans la présence de l’autre, dans la présence à l’autre. La démarche spirituelle est dans ce contexte une démarche d’humilité, de décentrement, d’effacement. Elle prend à contre-pied les systèmes de défense que nous mettons en place pour nous protéger. Elle témoigne de ce Dieu de Jésus Christ qui est à la porte et qui frappe. La démarche spirituelle chrétienne témoigne de cet Esprit qui conduit à la Vérité tout entière, de cet Esprit qui nous introduit dans la grâce d’une communion.

D – L’homme blessé

Vous vous souvenez qu’en 1996, nous avons proposé au Pape Jean-Paul II, dans le cadre de son pèlerinage devant le tombeau de Saint Martin de rencontrer « les blessés de la vie ». Je me souviens que les journalistes avaient beaucoup de mal à comprendre ce que nous voulions dire quand nous parlions des blessés de la vie… Ces blessures sont les nôtres et non d’abord celles des autres. Pour regarder celles des autres sans voyeurisme, il faut ne pas oublier que nous sommes blessés. Les blessures constituent d’une certaine manière une part de l’identité humaine et peut-être, d’une certaine manière, un part de l’identité de Dieu. Car ce n’est pas par accident que Jésus a été blessé au point que, de son côté ouvert, ont coulé de l’eau et du sang dont les Pères de l’Église ont dit qu’ils sont la matrice de la vie sacramentelle…

Dans un premier temps, évoquons la blessure physique : elle nous saute aux yeux et quelquefois elle nous salit puisque souvent elle est accompagnée de sang. On ne peut pas la cacher ! Nous verrons qu’il y en a d’autres que l’on peut cacher. Elle s’accompagne souvent de douleurs qui prennent tout le champ de la conscience. Nous ne sommes plus que cette douleur ! Si cette douleur est utile sur le plan symptomatique, elle doit se combattre. On a eu du mal à se dire – et pas seulement dans la tête des chrétiens – que la douleur était un mal en soi… La douleur n’a pas à être interprétée spirituellement et il ne s’agit surtout pas de chercher à lui donner un sens. La douleur est à combattre, car la douleur diminue l’être humain… Même quand la douleur est maîtrisée, la blessure subsiste, s’impose, elle envahit le sens de l’existence, elle remet en cause l’image de soi. L’image de son corps est devenue fragile… Pas facile d’accepter cette faiblesse du corps qui souvent nous replie sur nous-mêmes… La blessure physique peut être longue à accepter lorsqu’elle entame définitivement la représentation que nous nous faisons de nous-mêmes. (Je pense à cet homme, ami à qui l’on a d’abord coupé le pied, puis la jambe en dessous du genou, puis le haut de la cuisse. Il me disait : « Je suis devenu un saucisson »). Pensons à toutes ces blessures physiques, pensons à toutes les victimes des accidents et à tous ces corps traumatisés. Notre corps est le lieu de notre identité, ce n’est pas un objet Il est le lieu de notre dignité. Quelle est la dignité d’un corps qui se laisse aller, que nous ne maîtrisons plus ? La blessure physique interroge profondément notre rapport à nous-mêmes et souvent notre rapport aux autres et au monde. Il est difficile d’affronter le réel quand le réel nous met à nu.

À côté des blessures physiques, je voudrais aborder, dans un deuxième temps de la réflexion, ces blessures qui ne sont pas physiques et donc moins visibles. Il s’agit des blessures affectives, psychologiques, sociales. Elles sont moins visibles et pourtant, elles marquent autant l’être que nous sommes. Elles sont liées à une interprétation fortement subjective. Mais que voulez-vous dire à la personne qui s’exprime sur cette souffrance ? Que voulez dire à la personne qui veut se suicider parce que son époux l’a quittée après trente ans de mariage ? Ces blessures sont le lieu de fortes incompréhensions. Parce que, justement, elles ne sont pas visibles et parce que l’autre ne peut pas les comprendre. Ces blessures portent sur l’estime de soi, qu’elles mettent en cause radicalement. Et qu’est-ce qu’un être humain qui n’a plus d’estime de soi ou qui doute de lui même ? Nous passons notre existence avec un certain regard sur nous-mêmes, et nous avons besoin de cette représentation, et tout d’un coup l’équilibre que nous avions construit semble s’écrouler. Pas facile de tenir quand la représentation de nous-mêmes ne tient plus à nos propres yeux. Nous connaissons toutes les formes de pathologies qui appellent un traitement pour ces blessures affectives, psychologiques, sociales ; mais il y a toutes les blessures du même type non déclarées. La psychanalyse a éveillé notre attention sur ces blessures de la petite enfance qui laissent des traces pour la vie. Dans la mesure où nous aimons, et c’est bien une spécificité humaine, nous ne cessons de vivre des blessures affectives qui parfois ne peuvent pas cicatriser. Celui qui ne veut pas souffrir n’aime pas. « Chagrin d’amour, dure toute la vie »… Blessure de ne pas être aimé autant que l’on aime, blessure d’être abandonné, blessure de voir partir celui ou celle que l’on aime. Brèche parfois définitive dans un équilibre personnel. Tout amour porte l’angoisse de la rupture. Jacques Brel disait : « Celui des deux qui reste se retrouve en enfer ». La blessure du deuil vient inscrire au plus intime de nous-mêmes l’intolérable souffrance. Et nous savons tous qu’il ne s’agit pas de tourner la page. Il y a aussi le poids des rapports sociaux, des conditions du travail. Le travail est souvent autre chose que le lieu de l’épanouissement personnel. Nous savons que la pression de la compétitivité, le stress, génèrent l’angoisse et le doute radical de soi. On a entendu parler de suicides à la Centrale de Chinon, chez PSA (et d’autres). La médecine du travail nous rappelle combien l’ambiance au travail peut être à l’origine de troubles psychiques, de blessures qui peuvent conduire au suicide. Vous connaissez peut-être cette parole de Félix Leclerc : « Parmi les mille manières de tuer quelqu’un, la plus pernicieuse, c’est de le payer à ne rien faire ». Il faut relire Matthieu, au chapitre 5, dans le Sermon sur la montagne : « Jésus dit : On vous a appris qu’il a été dit aux anciens : Tu ne commettras pas de meurtres ; celui qui commettra un meurtre en répondra au tribunal. Moi je vous dis : tout homme qui se mettra en colère contre son frère en répondra au tribunal. Celui qui dira à son frère: Imbécile sera justiciable du Sanhédrin, celui qui lui dira : Fou sera passible de la Géhenne de feu. Si quelqu’un maudit son frère, il sera passible de la géhenne de feu». Il y a des blessures qui équivalent à un meurtre.

Les blessures spirituelles ou religieuses sont encore moins visibles que les blessures physiques ou psychologiques. Elles atteignent l’identité profonde et interroge la confiance en soi. Impression d’avoir raté son existence. Vous savez combien dans l’accompagnement des personnes en fin de vie, il est essentiel de leur permettre de relire leur existence, de relier les événements et de leur donner du sens. Souffrance de celui ou de celle qui se sent rejeté par Dieu. La connivence avec Dieu a fait place au silence, à l’impression d’absence, d’abandon. Le « À quoi bon » où plus rien n’a de goût ni de sens. L’acédie était un péché au Moyen-âge parce qu’on y tombe de manière très pernicieuse. Cette maladie dans laquelle nous tombons et qui subitement nous coupe de tout ce qui n’est pas nous-mêmes. Spirituellement, nous devenons des « zombis ». Envie de se replier dans sa coquille, impression de ne plus intéresser personne. Blessure aussi, ne l’oublions pas, de ceux qui se sentent rejetés par l’Église, incompris, jugés ; pas seulement ceux que l’Eglise magistérielle rejette. Nos communautés peuvent devenir des lieux qui marginalisent. La blessure spirituelle, dans la mesure où elle remet en cause les fondamentaux de l’existence, peut être difficilement perceptible par autrui. Elle introduit le doute existentiel, plus rien n’a de valeur ni d’intérêt.

Jésus a connu ces trois sortes de blessures. La blessure spirituelle, bien sûr dans sa prière à Gethsémani puisque nous en avons l’écho dans cette prière qui unit Jésus à son Père au cours d’une nuit de larmes : « C’est lui qui dans sa vie terrestre offrit prières et supplications avec grand cri et larmes à celui qui pouvait le sauver de la mort et ayant été exaucé en raison de sa soumission, tout fils qu’il était, apprit de ce qu’il souffrit l’obéissants » (Heb 5, 7). Souvenons-nous de ces paroles fortes: « Que cette coupe s’éloigne de moi. » et puis au Golgotha : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? »… La souffrance traverse le mystère trinitaire. Jésus a également été atteint par la blessure affective, sociale, celle de la trahison de Judas pour ne pas parler de la trahison de Pierre. Blessure de voir la foule préférer Barabbas (dont le nom signifie « fils du père »). Blessure de la dérision… Pensons aux mots du serviteur souffrant que le Christ connaissait et qui ont retenti dans son cœur : « Il n’avait ni aspect, ni prestance telle que nous le remarquions, ni apparence telle que noms le recherchions. Il était méprisé, abandonné des hommes, homme de douleur, familier de la souffrance tel celui devant qui l’on cache son visage. Oui, méprisé nous ne l’estimions nullement. » (Is 53, 2) Nous savons combien ce chapitre 53 a permis à la communauté chrétienne de comprendre la passion du Seigneur. Blessure physique, blessure du fouet, blessure du bois de la croix sur ses épaules, au point qu’il faut requérir Simon de Cyrène, pour aller jusqu’au Golgotha, blessure de la lente asphyxie pour le plaisir des soldats romains… Le verbe s’est fait chair et cette chair communie à la souffrance des hommes. Les textes christologiques parlent de la kénose du Christ et présente celle-ci comme un choix : « Lui qui est de condition divine n’a pas considéré comme une proie à saisir d’être l’égal de Dieu. Il s’est laissé dépouillé, prenant la condition de serviteur il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort et la mort sur la croix. » (Ph 2, 6) C’est bien un choix que fait Jésus. Saint Jean fera dire à Jésus : « Ma vie nul ne la prend; c’est moi qui la donne ». C’est en regardant le Christ que nous comprenons Dieu et que nous comprenons l’homme. Les Évangiles font dire à Pilate cette parole riche de sens : « Voici l’homme» en le montrant blessé, brisé, tourné en dérision. Ce n’est pas ainsi que nous mettons l’homme en référence ni dans notre publicité ni dans notre imagination. Et pourtant c’est lui, l’homme ! Tous les hommes brisés gardent leur dignité humaine. Si l’homme, c’est l’homme beau, riche et en bonne santé, tous ceux qui n’entrent pas dans ces catégories. s’interrogent sur leur humanité. Ce ne sont pas seulement eux qui s’interrogent, ce sont aussi les autres. Cela change notre conception de l’homme, notre système de références. Cela change aussi notre conception de Dieu.

E – La souffrance met en procès

La souffrance met l’homme en procès. Il faut en prendre la mesure. Elle met l’homme en procès dans sa légitime aspiration au bonheur, sa soif de vivre, son devenir… L’expérience est souvent crucifiante. L’acceptation n’est pas première et suppose souvent un long travail. La souffrance heurte l’image de soi, l’estime de soi, la nécessaire confiance de soi… La souffrance fait douter de soi, de ses raisons de vivre. La souffrance risque de nous enfermer dans un cercle vicieux. Beaucoup d’auteurs qui travaillent sur la souffrance prennent les deux images du marécage et du filet. Comme vous le savez, dans un marécage aussi bien que dans un filet, plus vous bougez, plus vous faites d’efforts, plus vous vous enfoncez. Vous vous engluez dans la vase, vous vous emmêlez dans les mailles. C’est l’impression de beaucoup qui sont affrontés à la souffrance. Et ne leur dites pas de belles paroles. Cela ne les aiderait ni à sortir du marécage, ni à sortir du filet. La blessure coupe même le désir de communication. « À quoi bon… laissez-moi la paix. J’ai honte de moi. » C’est la grande question de la dignité qui est posée aujourd’hui… C’est vrai que, lorsque l’on est pris dans les rets du filet, on a sûrement envie que ça s’arrête. Nous sommes devant l’un des aspects de la question de l’euthanasie ! Nous ne pouvons, dans la foi, accepter cette pseudo-solution. Vivre c’est accepter cette altération. Vivre c’est accepter non seulement de vieillir mais de devenir. Vivre c’est accepter de repartir… Certains disent parfois: « Oubliez, essayez d’oublier. Je sais que c’est dur mais essayez de vous divertir, ça vous changera les idées ». L’oubli (le divertissement aurait dit Pascal) n’est pas une manière de vivre… Le stoïcisme à la Vigny n’est pas la solution. Dans son poème, la mort du loup, il écrivait : « Gémir, veiller, pleurer est également lâche… » De même, on ne peut pas faire croire aux gens que leur souffrance participe à l’avènement d’un monde meilleur. Il est bon de rappeler un livre de Denis Vasse qui s’intitule : « Le poids du réel, la souffrance ». La souffrance met l’homme en procès. Être vivant c’est sans doute accepter d’affronter cette réalité et se battre. Ce procès, fait à notre imaginaire, nous appelle à nous adapter aux événements de l’existence. La santé n’est pas donnée une fois pour toute, mais elle est cette capacité d’exister, de rebondir quels que soient les événements de l’existence, quel que soit le devenir de notre propre corps, de notre propre identité personnelle…

Mais la souffrance met aussi une certaine image de Dieu en procès. Elle nous révèle ainsi quelque chose du mystère de Dieu. Le Christ en assumant ce procès, en assumant nos blessures, nous montre un chemin. Le chemin pour passer au Père… Ainsi que le dit le philosophe Emmanuel Falque, le Christ est « le passeur de Gethsémani » vers le Père. Au cœur de ses blessures, il exprime sa confiance au Père. S’il dit : « Mon Dieu, mon Dieu pourquoi m’as-tu abandonné ? », Il dit aussi : « Entre tes mains je remets mon esprit ». En St Jean (chapitre 14), Jésus dira : « Je suis le chemin, la vérité et la vie ». Notre existence se présente comme une longue route d’Emmaüs. Nous sommes dans ce double procès à l’homme et à Dieu. St Paul le dit bien à sa manière : « Même si en nous l’homme extérieur se dégrade, l’homme intérieur se renouvelle chaque jour.» (2 Co 4) La souffrance ne vient pas de Dieu. Elle invite à réaffirmer ma confiance en Dieu, elle est le lieu où je vais être invité à travailler sur moi et où je vais être invité à travailler sur ma relation à Dieu. St Jacques dit que nul, quand il est tenté ne peut dire : «La tentation vient de Dieu, car Dieu ne peut être tenté de faire le mal».

La petite Thérèse de Lisieux disait : « La souffrance seule peut enfanter des anges. » La souffrance partagée purifie et libère en libérant l’amour. L’amour qui est au fond de nous-mêmes comme dans une cage; nous « crevons » de tout cet amour qui est en nous et que nous n’arrivons pas à exprimer. C’est la compassion qui fait sortir un peu de cet amour qui est en nous. L’amour sauve la souffrance de son ambiguïté… C’est tout l’enjeu d’une spiritualité de la Sainte Face. La Sainte Face nous dit toute la compassion de Dieu, dans la mesure où elle invite à l’extrême compassion pour nos frères et sœurs.

Ce n’est pas nous qui donnons du sens à la souffrance de l’autre. Mais notre écoute et notre compassion peuvent permettre à l’autre de donner du sens à ce qu’il vit ou à ce qu’elle vit. Et dans l’existence, c’est la seule manière de s’inscrire dans une histoire. C’est seulement en donnant du sens à notre existence que nous nous installons comme sujet dans l’histoire et non comme homme ou femme pâtissant de l’histoire, pâtissant des souffrances qui adviennent sur notre route. Chacun advient en donnant du sens à son existence et à ses souffrances. Cela ne se fait pas par magie. Il n’y a pas de trucs ! II n’y a pas de lieu magique pour faire ce qui demande un travail. C’est de l’ordre d’un travail qui ne se fait que parce qu’il y a compassion et qu’il y a cet amour qui s’exprime dans un cœur à cœur. Il est l’œuvre d’une expérience et non d’un discours, d’une expérience et non d’une pensée magique. La pensée magique qui signifierait que j’ai un pouvoir (je vais vous imposer les mains et tout va disparaître !) est fausse. Les miracles de Jésus supposaient la foi. C’est la foi qui fait advenir une démarche de prise en compte de sa propre existence et de ses propres souffrances. À chacun de se relever… et d’entendre : « Jeune homme, lève-toi ». Se reconnaître dépendant, avoir besoin d’une main, d’une parole pour être aidé, oser se montrer vulnérable et fragile… On ne peut donner du sens à une vie traversée par la souffrance lorsque l’on refuse de se reconnaître vulnérable et fragile. On ne peut aider l’autre à donner du sens à son existence, dans un désir d’invulnérabilité. Aimer jusqu’à se montrer vulnérable. Car notre Dieu est vulnérable. Il en est mort sur la croix. Il s’est laissé toucher, frapper et par cela il a fait alliance avec nous.

Un couple qui a traversé la souffrance exprime sa foi. Jérôme et Florence Philipon étaient avec leurs quatre enfants lorsque le Tsunami (le 26 septembre 2005, à 6 heures 45) a emporté trois de leurs quatre enfants. Médiatisés malgré eux, ils n’ont pas refusé la prise de parole afin de rejoindre ceux qui souffrent dans l’isolement. Ils évoquent les fausses images de Dieu qui volent en éclats, la foi mise à nue, la prière redécouverte à une autre profondeur de l’être, les questions jamais posées qui s’imposent comme le sens de l’existence et la vie dans l’au-delà, et celles qui ne trouvent pas de réponses. Également, cela peut surprendre, une certaine paix intérieure qui se substitue au bonheur. La mystérieuse fécondité qui perle de la plaie ouverte.

 

Extrait du livre : « La rencontre des vulnérabilités »
de Jean-Marie Onfray

 

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