Le courage de l’abandon

En 2002, le Père Caillot, Eudiste, donne une dernière conférence à l’Institut Catholique de Paris. Atteint de la maladie de Charcot, il annonce son départ et relate ses années passées à l’Institut, années pleines, riches de découvertes et de contacts.
Nous avons souhaité vous donner de larges extraits de son intervention très touchante et qui nous invite à entrer avec lui dans la profondeur du mystère de l’Amour.

Le Père Caillot développe ce qu’il appelle la leçon L’adieu

« Et tout d’abord, la référence à une attitude fondamentale de l’existence humaine et chrétienne, celle du courage. Que serait notre vie sans cette opiniâtreté dont font preuve jour après jour tant d’hommes et de femmes, pour eux-mêmes et pour leurs enfants, face à des conditions d’existence souvent difficiles, face aux épreuves qui les frappent parfois si durement ? Il y a certainement de la noblesse dans cette détermination fondamentale, qui est une façon quotidienne de se tenir dans l’existence. Bien sûr, il nous arrive parfois d’être envahis par la lassitude et le découragement. Mais comme l’écrivait Thomas Merton à l’un de ses novices qui lui disait manquer de courage : « le courage, cela va et cela vient, tiens bon jusqu’à la prochaine livraison. Tenir bon quoi qu’il arrive, voilà déjà une première bonne définition du courage. »

Il poursuit ensuite en citant la Parole de Dieu.

« Si vous le voulez, faisons un pas de plus et ouvrons la Bible. Nous allons découvrir que la notion de courage n’est évidemment pas absente de l’Écriture, et qu’elle est souvent couplée à l’espérance, cette vertu de la route par excellence, liée à la promesse de Dieu, avec un mélange parfois assez étonnant de douceur et de violence. Pensons simplement au psalmiste : « Espère le Seigneur, sois fort et prends courage, espère le Seigneur ».

Mais, me direz-vous, comment approcher la notion, la serrer au plus près ? La Bible, on le sait, ne connaît pas les définitions abstraites ; elle raconte, décrit ou célèbre la relation à Dieu de manière toujours pratique. Pour cerner ce qu’il en est du courage, il me suffira donc de privilégier la conduite de Jésus lui-même, notre Maître et Seigneur, lequel a su affronter jusqu’au bout la souffrance et la mort avec toute la détermination de sa liberté filiale, au moment où allait basculer son existence. Je pense ici au fameux verset 9,51 de l’Évangile selon Saint Luc, où il nous est dit que s’ouvre sans retour pour Jésus le temps où il doit être enlevé de ce monde. Ce verset, on peut le traduire de diverses manières, l’idée à retenir étant que, selon le texte grec, Jésus durcit son visage face à la destinée qui l’attend. La version Osty-Trinquet propose : « Il prit fermement la route de Jérusalem » ; dans la Table de l’Évangile (tome 4), Guy Lafon propose : « Il envisagea fermement lui-même de faire route vers Jérusalem », le verbe « envisager » étant ici à prendre au sens le plus fort qui soit. Le courage, au fond, s’inscrit littéralement sur nos traits : il s’agit, comme on dit, de faire face, de faire front, de serrer les dents. C’est bien, à mon sens, ce qu’a fait Jésus. Le disciple n’étant pas au-dessus du maître, il lui faut, lui aussi, envisager avec la même détermination les grands tournants de l’existence qui se présentent à lui, de façon prévue ou imprévue. Un deuxième trait s’ajoute alors à ce que nous disions plus haut : il ne s’agit plus seulement de tenir bon, mais de consentir filialement à ce qui nous arrive.»

Il reprend ensuite le titre « courage de l’abandon »

J’aimerais souligner simplement deux aspects de l’abandon : par un côté, le courage qui consiste à devoir quitter définitivement ses tâches, à devoir renoncer définitivement à ses projets ; par un autre côté, le courage de s’abandonner en toute confiance à l’inconnu qui vient, en s’exerçant à y discerner la présence de Dieu. Deux précisions avant d’aller plus loin : tout d’abord, il est clair que la dimension de renoncement à toute activité et celle de la confiance sans retour constituent l’une et l’autre, et même probablement l’une par l’autre, les deux faces indéchiffrables d’une même aventure spirituelle que je ne maîtrise pas, que je ne maîtrise plus. Ensuite, il est tout aussi clair que ce que je suis en train de vous dire n’aurait aucun sens si épreuve actuelle était vécue dans l’enfer d’une solitude qui pourrait être à tout moment submergée par le désespoir…

…Toute existence humaine connaît « une dernière fois ». J’étais loin de me douter que j’allais expérimenté en quelques mois cette vérité inéluctable de notre condition. Il m’a fallu entrer progressivement dans la zone de tous les « jamais plus ». Avec le recul, je peux dater à peu près les jours où les portes de l’autonomie se sont refermées les unes après les autres : la dernière fois où j’ai pu tout seul courir, marcher, prendre le métro, le bus ou ma voiture, enfourcher mon vélo, m’installer à mon piano, me lever, me laver, me raser, m’habiller, couper mon pain ou ma viande, guider la souris de mon ordinateur, écrire une lettre, ouvrir mon courrier, etc. La liste serait encore longue ! Où l’on voit que les gestes les plus ordinaires de la vie quotidienne constituent autant de petits miracles permanents et insoupçonnés. Mais au-delà de la rude expérience de la perte totale d’autonomie, c’est bien sûr l’abandon des tâches et responsabilités qui faisaient jusqu’à présent le prix et le sel de l’existence qu’il s’agit pour moi de consentir. Le « plus jamais » s’étend, de fait, à tous les domaines d’activités que je pensais être les miens pour longtemps encore : ainsi, comme je l’ai déjà noté plus haut, préparer et donner un cours, mes publications ; mais aussi, en tant que prêtre présider l’Eucharistie, partager la Parole, rompre le Pain, élever la Coupe du Salut… Oui, c’est bien à ce « plus jamais » qu’il me faut consentir sans nostalgie, sans révolte ni amertume, en essayant de remplir de mon mieux « le temps qui reste » (pour reprendre le titre du beau livre que Giorgio Agemben a consacré aux premiers mots de la lettre aux Romains) dans le silence, l’effacement, l’intense prière du cœur. »

Il poursuit par « se laisser faire »

Ceci me permet de faire transition vers le deuxième moment de ma réflexion. Face au temps qui vient, face au temps qui reste, que faire sinon se laisser faire, quitter toute maîtrise sur sa propre vie ? Bref, il y va pleinement du geste de s’abandonner, c’est-à-dire de l’acte de se donner tout entier et sans retour à quelqu’un d’autre en qui on a une totale confiance. Qui est cet autre ? Celui ou celle dont on accepte de dépendre dans la vie de tous les jours, et bien sûr aussi Celui qui nous enveloppe de son indicible mystère et que nous appelons Dieu. Un tel mouvement de confiance, on le pressent, ne va pas sans un constant combat spirituel, dont nous savons avec Rimbaud qu’il est aussi brutal qu’une bataille d’hommes. Ainsi, s’abandonner à la douceur de Dieu, c’est apprendre, en même temps, à faire face sans illusion à l’avenir qui s’ouvre encore, envisager la perspective d’une lente agonie et d’une mort probablement difficile. C’est, en d’autres termes, tenter d’affirmer encore (pour reprendre ici une belle expression de Paul Ricœur) « la joie du oui dans la tristesse du fini ». C’est dire si le courage ici évoqué reste un pauvre et fragile courage, c’est reconnaître que la confiance ici sollicitée reste une confiance bien précaire. Le Jésus de Luc 9, 51 a connu aussi Gethsémani… Mais, en définitive, c’est bien entre les mains du Père qu’Il s’est abandonné, et là est l’essentiel : la joie du oui est allée jusqu’au bout du chemin.

Au regard de cette méditation sur l’abandon, il me faut alors reprendre maintenant les termes de Saint Paul rappelés plus haut sur le travail de la foi, sur le labeur de la charité et la persévérance de l’espérance. J’éprouve, en effet, aujourd’hui combien, dans ma situation, la vie théologale n’est pas détruite, mais transformée. La foi devient plus obscure, l’espérance est plus aveugle que jamais, la charité n’est pas aussi paisible et désintéressée qu’on le souhaiterait. Ce sont toutes les puissances de l’âme, pour parler comme Saint Jean de la Croix, qui sont dépouillées, dénudées à l’extrême. Et ce sont tous les paramètres rassurants sur lesquels était fondée mon existence qui sont ébranlés et qui doivent être patiemment ré-enfantés. Que faire alors ? La réponse jaillit d’elle-même : s’appuyer, plus que jamais, sur la foi de l’Église comme sur un roc inentamable. Je sais en qui l’Église a mis sa foi ! Et c’est fort de cet appui qu’il s’agit pour moi d’aller, sans perdre cœur, jusqu’au bout de la route, jusqu’à l’ultime d’une aventure encore ignorée. Je me permets d’y entendre l’écho du « eis to telos » de Jn 13, 1, sachant, une fois encore, que le disciple n’est pas au-dessus du maître : « un autre te mènera là où tu ne voulais pas aller »….

Permettez-moi de ne pas en dire plus, sinon pour attester que ce que j’éprouve au plus intime et au plus indicible de moi-même trouve désormais un écho, infiniment plus large que je ne le pressentais, dans tout ce qui résonne en moi de la vie de l’Église et de l’humanité. Ceci concerne notamment le rapport à la mort qui vient, et le rapport à l’amour qui demeure. Je veux dire par là qu’en envisageant ma propre mort, je m’unis aussi à celle de tous mes frères humains, puisque l’amour me dit d’espérer pour tous. « La mort, la mort toujours recommencée », chante Brassens en faisant écho au Paul Valéry du « Cimetière marin »… Mais s’il est vrai que la mort, à chaque fois unique, est toujours recommencée, ne peut-on en dire autant de l’amour, dont l’Écriture affirme précisément qu’il est « fort comme la mort » ? L’amour dont Paul affirme qu’il « supporte tout, croit tout, endure tout » et que, très littéralement, « il ne tombe jamais à terre ». On traduit souvent cette dernière expression en affirmant que l’amour ne passera jamais. Certes, ce n’est pas faux, mais je reste, pour ma part, très attaché à ce que dit Paul dans le texte grec (cf. 1 Co 13,8) : si l’amour ne tombe jamais à terre, cela peut peut-être dire aussi qu’on ne peut jamais le mettre « sous » terre…

Il me semble, en définitive, que le courage de l’abandon s’inscrit précisément dans cette tension entre l’amour et la mort. Qu’est-ce à dire ? que si l’amour ne tombe jamais à terre, s’il est fort comme la mort, et même, nous le croyons, plus fort que la mort, il continue du même coup la seule voie royale qui nous reste quand tout nous semble perdu. Le courage de l’abandon s’éprouve alors non pas comme un geste volontaire, mais comme un mouvement interne et à un don qui le précède ; il est comme le verso d’un recto qui peut être proprement reconnu comme ce qu’il faut bien appeler la grâce de l’abandon.

Le Père Caillot termine en citant plusieurs strophes d’un poème de Jean-Joseph Surin « de l’abandon intérieur », pour disposer à la perfection de l’amour divin.

« Je ne veux plus qu’imiter la folie
De ce Jésus, qui sur la croix un jour,
Pour son plaisir, perdit honneur et vie,
Délaissant tout pour sauver son Amour.
Ce m’est tout un que je vive ou je meure,
Il me suffit que l’Amour me demeure. »

Il conclut :

« Au fond, courage de l’abandon ou pas, ce qui nous reste, c’est la joie d’aimer et d’être aimé. »

Publication avec l’accord des Eudistes

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