La spiritualité au carrefour des générations

C’est trop d’honneur que de m’avoir présenté sur votre programme comme « professeur de Sociologie et de Théologie ». Même s’il m’arrive de donner des cours ou d’assurer des formations dans ces deux disciplines, mon métier et ma spécialité est d’être « diacre » !

La spiritualité au carrefour des générations : Mémoire et promesse

C’est trop d’honneur que de m’avoir présenté sur votre programme comme « professeur de Sociologie et de Théologie ». Même s’il m’arrive de donner des cours ou d’assurer des formations dans ces deux disciplines, mon métier et ma spécialité est d’être « diacre » !

Ce mot, qui signifie « serviteur » en grec, n’est pas sans lien avec l’histoire philosophique. Platon, dans son ouvrage sur « La République », affirme la nécessité d’avoir, au cœur de la cité, une agora, un lieu de débat où se construit la citoyenneté dans l’échange des points de vue. Et l’histoire raconte que, sur cette agora, allaient et venaient des personnes étranges que l’on appelait les diacres. Ils avaient de grands éventails à la main pour faire de l’air, chasser la poussière et calmer le bruit que faisaient les artisans sur le marché, notamment les tailleurs de pierre, afin que « les gens se voient et se parlent ». Je suis heureux de pouvoir m’inscrire dans la lignée de ces personnages insolites qui, dans la cité, ont pour « cœur de métier » de faire en sorte que les gens se voient et se parlent. Notez ainsi que l’Université du Temps Libre et le Tourbillon des Ages participent eux aussi à ce métier diaconal au sein de la cité. Que pouvais-je donc dire dans ce colloque d’experts pour parler de la spiritualité aux carrefours des générations ?

C’est d’abord un souvenir récent qui me revient. Alors que j’avançais dans la rue vers la cathédrale de Toulon, un couple de vieux Roms, visiblement à la rue, me court après en m’interpellant. Croyant qu’ils cherchaient à faire la manche, je feignais de ne pas les voir. Le père m’attrapa vigoureusement par le bras et me dit dans un français approximatif : « Toi baptiser bébé, c’est comme ça ! ». Interloqué qu’ils me connaissent et qu’ils insistent, je les ai suivis. C’était les grands-parents d’une petite fille dont la maman avait été hébergée pour quelques nuits à la sortie de la maternité par une assistante sociale bienveillante du Conseil Général. D’ordinaire la maman dormait avec son mari sous l’auvent du cimetière central. Le baptême fût vite préparé car je compris alors l’importance que revêtait pour eux ce sacrement. Pour les grands-parents, orthodoxes, cet acte n’était pas qu’un acte religieux : c’était aussi comme un acte de résistance contre la barbarie de l’exclusion. Baptiser ce bébé, c’était non seulement conjurer le mal que représentait la précarité de vivre à la rue, mais aussi la menace du retrait d’enfant quand la maman serait avec lui pour faire la mendicité sur les trottoirs de la ville. J’étais très ému, lorsqu’en début de liturgie j’ai imposé les mains sur l’enfant en signe de protection, de voir que les grands-parents et les parents voulurent faire le même geste que moi.

J’étais témoin de la force de la spiritualité au cœur de la détresse, une spiritualité qui se transmettait entre générations pour redire : « Cet enfant n’est pas qu’un mendiant, cet enfant est porteur d’un projet d’éternité, d’une dignité reçue d’au-delà des âges ». La spiritualité aux carrefours des générations devenait sous mes yeux mémoire et promesse, mémoire d’un amour et d’une tradition reçue, promesse d’une citoyenneté enracinée dans l’invisible, promesse d’un vivre-ensemble possible dans une fraternité sacrée. Ce baptême était ce jour-là comme un condensé sociétal où l’essentiel, bien qu’invisible aux yeux, prenait chair dans le visage d’un bébé Rom à qui je disais de manière rituelle : « Te voilà membre d’un peuple de prêtres, de prophètes et de rois ! » Et nous le devenions tous, grâce à lui !

Mais reprenons le titre de l’exposé que l’on m’a demandé pour ce colloque : La spiritualité aux carrefours des générations.

Dans les couloirs des maisons de retraite, dans la salle d’attente du service de réanimation à l’hôpital ou dans le cadre de l’accompagnement de familles en deuil, j’accueille souvent en tant que diacre des confidences dans lesquelles la spiritualité est à fleur de peau : des mots d’affection et d’amour se murmurent sans plus chercher de preuves, des questions consentent à ne pas trouver de réponse mais à rester des questions qui ouvrent un avenir, des blessures de la mémoire en appellent au pardon, des interrogations se formulent comme une nouvelle sagesse héritée de celui ou celle qui s’en va, sans avoir su vraiment l’énoncer : qu’est-ce qui est vraiment important aujourd’hui pour moi et qu’est-ce qui ne l’est pas ? Comment vivre désormais et investir un quotidien porteur de sens ? Que transmettre de ce que j’ai reçu comme chemin de vie, comme sagesse de l’existence ?

Les valeurs héritées, entre mémoire et promesse, au carrefour des générations, ne sont pas des valeurs idéologiques, des convictions mentales, mais des valeurs de vie, des lampes-tempêtes qui éclairent la route de celui qui poursuit l’aventure. Parmi ces valeurs se découvrent l’interdépendance, la gratitude, la présence et l’intériorité comme des biens précieux que le doux devoir de mémoire transforme en promesse de bonheur à transmettre à ceux qui nous seront donnés dans l’avenir comme compagnons de route !

  • L’interdépendance : c’est l’expérience que nous sommes reliés les uns aux autres par un fil invisible qui est à la fois le fil de notre histoire, le lien de nos relations, la rallonge électrique de notre énergie vitale et la corde de sauvetage pour nous hisser au-delà de nous-mêmes. C’est la source de l’hospitalité : s’accueillir soi-même, accueillir l’autre, accueillir l’ineffable.
  • La gratitude : c’est l’expérience de pouvoir dire merci de la vie qui est donnée, non pas comme un déni du réel, mais comme l’expression d’un amour sans condition qui ne se brise pas dans l’épreuve du malheur. La gratitude est une inquiétude positive qui recherche l’origine du don et du donateur. La gratitude est une forme de bientraitance.
  • La présence : c’est l’expérience de vivre ici et maintenant dans une conscience apaisée avec soi-même, avec les autres, et avec l’Invisible. Le mot « présent » a trois significations : Présent s’oppose à Passé et Futur, Présent n’est pas Absent, Présent est un Cadeau. Plus que jamais à l’heure du virtuel et de la vitesse, la présence est un mode d’être, un cadeau de la vie qui se transmet au carrefour des générations. Elle est l’art du prendre soin, prendre soin des autres et de soi-même.
  • L’intériorité : c’est l’expérience d’une source cachée au-dedans de soi-même qui permet de communier joyeusement à sa propre créativité, de goûter le bonheur de la gratuité et de s’ouvrir au plus intime de l’intime à l’universalité humaine. C’est là que se cueille l’indulgence et l’émerveillement pour soi-même et pour les autres.

Ces quatre valeurs spirituelles (la conscience de notre interdépendance, le bonheur de la gratitude, l’art de la présence et le goût de l’intériorité) sont en fait des clefs du vivre ensemble qui se reçoivent, s’habitent et se transmettent de génération en génération de manière plus ou moins heureuse.

Dans mes fonctions ecclésiastiques, j’ai entendu des générations de cheveux blancs se lamenter de n’avoir pas su transmettre l’héritage spirituel qu’ils auraient souhaité à leurs enfants, neveux ou petits-enfants. Mais à y regarder de près, il n’est pas toujours si évident que cela que la rencontre n’ait pas eu lieu, même si elle n’a pas pris les itinéraires espérés. Il me semble qu’il y a beaucoup de quiproquos. Je me permets alors de leur rappeler qu’Abraham, le père des croyants, avait « reçu en héritage la terre promise pour y séjourner comme s’il y était en étranger ». Cette conviction nous invite à ne jamais nous accaparer ce qui a été reçu et donné comme si nous en étions les propriétaires exclusifs. Un héritage spirituel ne peut porter de fruit que s’il reste une promesse, un chemin qui s’ouvre, un itinéraire à parcourir et non pas un dépôt à protéger, en dressant des murailles de peur, de conformisme et de fanatisme.

Même la rencontre intergénérationnelle doit rester une terre promise où nous séjournons comme en terre étrangère.

A propos d’Abraham, il y a sur Toulon un lieu fabuleux qui s’appelle la Tente d’Abraham. Il est animé par un groupe interculturel et interreligieux intitulé « femmes de Toulon et d’ailleurs ». Ces femmes ont publié ces jours-ci un livre de recettes de cuisine intitulé Le parfum des mots. En fait, chaque spécialité est un hymne à la transmission intergénérationnelle. On y parle des recettes des mères et des grands-mères, et l’on comprend vite que la spiritualité dans la rencontre entre générations, c’est comme un bon plat qui se déguste, en savourant mille saveurs pour apprendre à goûter ce qui est bon pour vivre ensemble.

Alors comment ne pas vous souhaiter Bon Appétit de spiritualité en cette fin de matinée !

De Gilles Rebêche, diacre du diocèse de Fréjus-Toulon, colloque : L’intergénération, quelles transmissions pour un mieux vivre ensemble ?

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