Jésus face à la maladie

 

L’enseignement d’un Soignant à des soignants

L’appellation de Christ soignant peut sonner de manière étrange à nos oreilles, dans la mesure où la Tradition chrétienne, tant d’Orient que d’Occident, lui a préféré, depuis les origines, le titre théologiquement plus prestigieux de Christ médecin. La figure du médecin, en effet, s’impose à notre esprit comme celle de l’homme assermenté, officiellement reconnu dans sa maîtrise d’un ensemble de connaissances et de pratiques au service de l’art de guérir. Le qualificatif de saignant, en revanche, moins élitiste sans doute, a peut-être le mérite de ne pas préjuger des pouvoirs de Jésus et d’attirer bien plutôt l’attention sur l’attitude intérieure de celui-ci face à la souffrance humaine.

Un « Christ soignant »?

La réminiscence du grec renvoie la qualité de médecin (iatros) à la capacité de trouver des remèdes (iama), ainsi qu’à une habilitation à les prescrire et les administrer. Subsiste toujours dans notre imaginaire cette idée que le médecin, à l’instar du prêtre ou du devin, jouit d’une aptitude toute particulière à pénétrer les secrets de la nature. Avec la notion de soignant, en revanche, nous touchons à un tout autre registre de sens, plus inclusif. En grec, ce terme correspond à celui de « thérapeute ». L’idée sous-jacente évoque de manière plus concrète la notion de « soin ». Avant de guérir, soigner, c’est soulager; et aussi, à bien des égards, éduquer. Dans la finalité du soin, certes, on ne perd pas de vue la guérison, mais on ne néglige pas les étapes qui y conduisent éventuellement ; et, tout au long de ces étapes, l’accompagnement de l’être souffrant revêt une importance capitale.

Jésus ne se dit pas médecin

Par deux fois, dans les Évangiles, Jésus pourrait laisser entendre qu’il se désigne comme médecin :

  • En réponse à la critique de ceux qui lui reprochent de fréquenter les publicains et les pécheurs, Jésus témoigne plutôt de sa compassion pour les êtres, sentiment qui ne fait que révéler par contraste la dureté de cœur de ses contradicteurs : « Ce ne sont pas les gens valides qui ont besoin de médecin mais ceux qui vont mal » (Mt 9,12). C’est là une manière parabolique, non de se dire médecin, mais de marquer sa compassion pour les pécheurs, à l’instar du médecin qui a souci des malades « Allez donc apprendre ce que signifie : « C’est la miséricorde que je veux et non le sacrifice. » Car je ne suis pas venu appeler les justes mais les pécheurs » (9,13), En d’autres termes, la bonne santé des pécheurs ne suffit pas à jésus. Il veut les remettre en mouvement pour que fructifie en eux le potentiel de justice inhérent à tout homme. Si Jésus n’était que médecin, au sens ordinaire du terme, son attention se porterait peut-être davantage sur la maladie et sur les manifestations extérieures de la guérison. Si jésus est plus que médecin, sans doute est-ce ici parce que son attention se porte davantage sur la personne et sur son inaliénable potentiel de vie. Peut-être est-ce là aussi le véritable soignant, ce thérapeute que l’on trouve bien sûr en tout authentique médecin, à savoir celui qui honore l’homme par ses soins comme on honore les dieux par ses dévotions ? Celui qui guérit autrui grâce à des compétences reconnues et avérées est probablement un bon médecin ; mais celui qui, par dévotion pour l’homme, se met au service de la guérison d’autrui, celui-là, assurément, est un authentique soignant.
  • À la synagogue de Nazareth, les auditeurs de Jésus s’indignent de ses prétentions lors-qu’il rapporte à sa personne les paroles d’une prophétie du livre d’lsaïe : « L’Esprit du Seigneur est sur moi, parce qu’il m’a oint. Il m’a envoyé annoncer la bonne nouvelle aux pauvres, proclamer la liberté aux captifs, et aux aveugles le retour à la vue, renvoyer en liberté les opprimés, proclamer une année que le Seigneur agrée » (Le 4,18). Or on connaît trop bien Jésus et sa famille dans le village pour croire en ses prétentions messianiques « N’est-ce pas le fils de Joseph ? » Précisément! Jésus n’entend pas légitimer sa mission par quelque geste spectaculaire. Il se contente, à l’aide d’un dicton, de mettre au jour la pensée secrète de ses contradicteurs : « De toute façon, vous allez me faire cette comparaison : « Médecin, guéris-toi toi-même » [littéralement: « soigne-toi toi-même »] » (4,23). Il dénonce par-là l’illusion spirituelle de ceux qui pensent qu’un vrai messie devrait commencer par libérer son propre village par des actes de puissance ; et de citer l’exemple des deux grands prophètes thaumaturges de la Bible, Élie et Élisée : « Il y avait beaucoup de veuves en Israël aux jours d’Élie […] quand survint une grande famine sur toute la terre ; et ce n’est à aucune d’elles que fut envoyé Élie, mais bien à une veuve de Sarepta, au pays de Sidon. Et il y avait beaucoup de lépreux en Israël au temps d’Élisée, le prophète ; et aucun d’eux ne fut purifié, mais bien Naaman, le Syrien » (4,25-27). L’évocation des deux prophètes, auteurs des guérisons les plus spectaculaires de toutes les Écritures, n’est pas fortuite; elle fait comprendre, dans ce contexte, que le don de guérison ne relève pas d’un pouvoir royal ou politique mais bien plutôt d’un pouvoir prophétique. Cela signifie, en clair, que si Jésus est venu restaurer ou instaurer un royaume, ce dernier ne peut être que de nature prophétique. Que faut-il entendre par là, si ce n’est que la vérité de ce que l’on accomplit sur la terre ne se fonde pas sur des actes de puissance extérieure mais sur la vérité intrinsèque de sa propre parole ? Voilà qui redonne une vigueur nouvelle au dicton énoncé par Jésus : « Médecin, soigne-toi toi-même » Tout médecin qui, un tant soit peu, se sent responsable de la guérison d’autrui doit commencer par appliquer à lui-même le premier de tous les traitements : la vérité !

Comment orienter la puissance de la vie

Si guérisons il y a, selon le témoignage des Écritures, celles-ci ne relèvent pas tant de l’exercice d’un pouvoir extérieur que de l’émanation d’une puissance (dynamis), même s’il est vrai que Jésus et les disciples à sa suite font montre d’une autorité (exousia) sur les démons. C’est cette dynamis que l’on voit irradier de la personne de Jésus, au point même que celui-ci semble n’avoir aucun contrôle sur elle (cf. Lc 8,45-46). Cela montre surtout que la source de toute guérison se trouve dans la nature proprement divine de la vie, une vie qui ne peut s’empêcher d’être la vie! Peut-être touchons-nous ici à l’expérience la plus biblique de Dieu : la vie ne saurait être autre chose qu’elle-même, à savoir la Vie. Sur la vie, en effet, nul ne peut exercer le moindre pouvoir, le moindre contrôle, pas même ce Dieu que l’on dit « Maître des vivants et des morts ». La vie ne peut pas plus s’empêcher d’irradier la vie que le soleil ne peut retenir le rayonnement de sa lumière. La vie, inconditionnée et inconditionnelle, est à elle-même son propre mouvement, son propre fondement, son propre principe et sa propre finalité. Rien ne la justifie ; en revanche, c’est elle qui justifie toute chose et donne à toute chose sa vraie valeur et son ultime vérité. La vie est complice de la liberté même de l’esprit. Le don de guérison n’est jamais objet d’une quelconque appropriation, pas plus que ne le sont la vie, l’amour ou la vérité. Nul, en effet, ne possède la vie, l’amour ou la vérité. Il serait plus juste de dire que ce sont la vie, l’amour ou la vérité qui, de quelque manière, nous possèdent. Ce sont là des forces qui s’imposent à la conscience et à la volonté. Il n’est donc pas étonnant que les détracteurs de Jésus, dans leur lecture inversée de la réalité, s’imaginent voir en lui un possédé.
Si pouvoir il y a, celui-ci consiste surtout, chez Jésus, en une capacité à orienter la puissance de vie qui le traverse et, à défaut de la retenir, de lui assigner une finalité. Jésus atteste claire-ment qu’une telle capacité relève, non du vouloir de l’ego, mais de celui de la foi. C’est ce dont il témoigne avec insistance: « Oh, si tu peux […], tout est possible à celui qui croit », dit Jésus à un père venu solliciter la guérison de son enfant tourmenté par un esprit muet (Mc 9,22-23). Cette volonté issue de la foi, Jésus la manifeste aussi à un lépreux qui s’approche de lui en disant : « Seigneur, si tu le veux, tu peux me purifier. » Sur ce, Jésus lui répond en le touchant: « Je le veux, sois purifié » (Mt 8,2-3). La volonté dont il est question ne relève pas d’une énergie « volontariste » mais exprime l’intentionnalité même de la vie, au-delà de la subjectivité de la personne. Cette volonté va droit à son but parce qu’elle épouse d’emblée le but ultime de la vie. Elle est l’expression du « vouloir vivre » de la vie. Or nous ne pouvons couler notre volonté personnelle dans la motion profonde de la vie que moyennant le total lâcher-prise de la foi (Mt 9,27-29).

Le prétendu pouvoir de guérison de Jésus

À un soignant désireux de tirer pour sa propre gouverne un enseignement spirituel à partir des récits évangéliques de guérison, il sera conseillé de ne pas se focaliser sur ce que l’on appelle les « pouvoirs de guérison » de Jésus et, surtout, de ne pas en faire systématiquement un instrument d’apologie religieuse. À bien des égards, le caractère miraculeux (au sens ordinaire du terme) des guérisons opérées par Jésus fait écran. L’interventionnisme divin, si utile à une certaine apologétique, ne nous permet pas de saisir dans l’attitude même de Jésus les paradigmes de foi profitables à une éventuelle « spiritualité » des soignants.

La prédication du Royaume: une guérison

Le flux pléthorique de miracles émanant de la personne de Jésus est, en premier lieu, inséparable de la prédication du Royaume. À Jean le Baptiste qui, du fond de sa prison, envoie de-mander s’il est vraiment celui qui doit venir, le maître renvoie en écho aux visions messianiques du prophète Isaïe: « Les aveugles recouvrent la vue et les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés et les sourds entendent, et les morts se relèvent ; et heureux celui qui ne sera pas scandalisé à mon sujet » (Mt 11,4-6). En décrivant ce qui se passe dans le sillage de sa prédication, Jésus ne se présente pas comme un faiseur de miracles ou un simple thaumaturge ; il témoigne avant tout de la force de son verbe, une parole qui le traverse et semble plus forte que lui.
Les guérisons ne se contentent pas de ponctuer ou d’accompagner la prédication de Jésus ; c’est cette prédication même qui, en soi, est guérison. Il en va de la guérison comme de l’acte même de prêcher. Chez Jésus, la prédication n’est pas une activité extérieure ou adjacente à sa personne : elle est la personne même de Jésus. Jésus incarne en sa propre personne toutes les guérisons qui émanent de lui, à la manière dont il incarne sa propre parole : il est en non-distance avec les malades qui guérissent, tout comme sa parole est en non-distance avec le fond de son être. Il n’y a pas d’un côté le thérapeute qui guérit, et de l’autre le malade qui est guéri : la guérison est commune aux deux, elle est communion des deux. Pour le soignant, il importe de découvrir en la personne de Jésus, non pas simplement un homme détenteur d’un pouvoir de guérison, mais l’icône même de la guérison. Si les guérisons abondent à ce point sur le passage de Jésus, c’est précisément parce qu’il ne traite pas les malades comme des êtres extérieurs à lui : il « incorpore » spirituellement la maladie pour la traiter en lui-même, non comme un corps étranger mais potentiellement comme une puissance de vie. Il est, en lui-même, le champ de conversion de la maladie en vie, car, pour lui, l’ultime confrontation à. la maladie n’est pas simplement la souffrance mais la mort. Guérir, c’est être radicalement libéré de ce spectre illusoire qui nous fait douter de la vie.
L’atmosphère de la prédication du Royaume est une atmosphère de « nouvelle genèse ». Les êtres se redressent parce qu’ils sont rendus à eux-mêmes, à leur véritable nature. La parole les libère du doute, allège le fardeau de leur culpabilité, leur ouvre la voie de l’espérance. Ni flatterie, ni onction trompeuse, ni fausse consolation: la parole tranche là où elle doit trancher, elle découvre la pensée secrète des cœurs, mais elle distribue aussi en abondance les eaux régénératrices de la miséricorde.

Libérer des pathologies de la division

Subsiste toutefois la question du sens de cette incommensurable dynamis dont témoignent les Évangiles, comme si les sources de la création, libérées en Jésus, l’étaient en ceux qui l’approchent. Il y a, en arrière-fond de tous ces phénomènes extraordinaires, toute une pédagogie qui met en équation guérison et libération. Jésus guérit l’homme à la manière dont il conçoit la libération de son propre peuple. Il n’y a pas de libération individuelle qui ne soit en même temps collective ou, plus précisément, communautaire, de même qu’il n’y a pas de libération du corps qui ne soit une libération de l’esprit. Il ne fait aucun doute pour Jésus que toute libération est fondamentalement de nature spirituelle. Ce qui fait la faiblesse d’un royaume, c’est la division intestine des pouvoirs. Jésus attire l’attention sur cette vérité lorsqu’il se défend face à ceux qui le dénigrent et le soupçonnent d’agir par une puissance démoniaque (cf. Mt 12,25-28).
Les méthodes de Jésus sont résolument non-violentes. Chasser les démons par l’Esprit de Dieu, ce n’est pas opposer à une force démoniaque une force de même nature, mais démasquer les forces de division, des plus grossières aux plus subtiles. L’Esprit de Dieu ne peut agir dans le sens de la division. Il est le principe de l’unité originelle de toutes choses en même temps qu’il est le potentiel de l’unité ultime vers laquelle tendent toutes choses. Cet Esprit n’agit pas par l’exercice d’une force isolée mais par l’attraction de toutes les forces de vie vers une synergie supérieure. La puissance de l’Esprit est synergie profonde de la vie, intelligence de l’unité et appel à la réconciliation. Ce qui caractérise un pouvoir dans le régime ordinaire de notre monde, c’est précisément qu’il s’impose comme une force isolée. Le pouvoir mondain est en quelque sorte une ségrégation des forces de vie à des fins instrumentales et particulières.
Dans le corps d’un peuple, comme dans celui d’un individu, c’est l’isolement ou l’autonomie des puissances de vie qui agit comme force de division. Aussi, dans l’acuité de cette conscience, Jésus s’efforcera-t-il, pour libérer son peuple de toutes les pathologies de division, de convertir et de réconcilier en sa personne les trois grands « pouvoirs » qui, par leurs rivalités, ont lourdement grevé le destin d’Israël, à savoir les pouvoirs royal, prophétique et sacerdotal. Ce sera la tâche thérapeutique de Jésus, guérison de toute l’histoire d’Israël, tâche qu’il devra réaliser, non par une quelconque action extérieure, mais dans le tissu même de son incarnation. C’est cette synergie spirituelle des pouvoirs, dans et à travers la personne de Jésus, qui aura pour effet de libérer la puissance de guérison destinée à son peuple.
Le pouvoir royal représente le pouvoir de juger dans les deux sens bibliques du terme, à savoir délivrer la justice et gouverner selon le droit. En termes spirituels, ce pouvoir royal est ordonné à la paix, en sorte que la conversion de ce pouvoir n’est rien moins que l’exercice de la miséricorde. C’est bien ainsi que jésus entend exercer un tel pouvoir lorsqu’il appelle Lévi, s’invite chez Zachée ou Simon le lépreux, s’adresse à la femme adultère ou s’attable avec des prostituées. C’est bien là aussi que transparaît toute la majesté de ce même pouvoir lorsqu’il dit au paralytique : « Courage, mon enfant ! Tes péchés sont remis » (Mt 9,2). La véritable guérison ne s’arrête pas à la disparition des symptômes. Elle conduit l’homme à recouvrer son intégrité et, en vue de cela, le délie de tout ce qui le retient intérieurement éloigné de lui-même et de sa véritable nature. Or l’agent de la réconciliation intérieure, fer de lance de la miséricorde, c’est la parole. Sans l’énergie prophétique de la parole, le pouvoir royal n’est que de surface.

La parole, agent de la réconciliation intérieure

Dans les Évangiles, le mot grec traduit par pouvoir est exousia. L’usage courant de ce mot renvoie à l’autorité que l’on exerce et à la faculté de se faire obéir ; mais l’autorité évangélique du Christ ne procède pas de l’emprunt d’une énergie extérieure à celui-ci: elle émane de ce qu’il est, c’est-à-dire de sa propre authenticité. En rigueur de terme, l’exousia est la liberté d’agir. Or, pour Jésus, cette liberté d’action, liée au fait que sa parole ne connaît aucune entrave, vient de ce qu’il est en totale adéquation avec ce qu’il dit : il est ce qu’il dit! Si Jésus exerce le pouvoir royal de pardonner, c’est que sa parole est l’expression même de la miséricorde qu’il incarne: « Eh bien! Pour que vous sachiez que le Fils de l’homme a pouvoir sur la terre de remettre les péchés, lève-toi, H prends ton lit et va-t’en chez toi » (Mt 9,6). Jésus peut rendre à ce paralytique une pleine liberté de mouvement parce que lui-même a accès, dans toute l’amplitude de sa conscience, à sa véritable motion intérieure. La miséricorde permet à l’homme de retrouver et de reconnaître la motion qui correspond à sa nature la plus profonde, alors même que le sentiment de la dette le paralyse, avec de redoutables attaches, dans les mémoires du passé.
Toute la difficulté, en la circonstance, est de faire coïncider le visible et l’invisible, le mouvement extérieur avec le mouvement intérieur, c’est-à-dire de rendre manifeste par là le lien entre la paralysie visible et la paralysie invisible, entre la libération intérieure et la libération extérieure. C’est sur ce point que Jésus montre l’exousia de sa parole. L’exercice le plus difficile n’est pas de dire mais de faire en sorte qu’il n’y ait aucune distance entre ce que l’on dit et ce que l’on est. Le vrai commandement appartient à celui dont la parole exprime, sans décalage, la vérité de ce qu’il est : celui dont la parole est la pure émanation de son essence (ousia).
C’est à cette qualité de parole que tout soignant, face à la maladie, face aux détresses morales et physiques, devrait tenter de recourir ou, du moins, chercher à oser tendre. Face à nos pertes de repères et à l’angoisse d’une dissolution ultime, la parole authentique ne se laisse enfermer ni dans des mots, ni dans des discours convenus ou enveloppants, ni dans des exhortations, ni dans de doctes propos. Avant toute chose, la parole émise avec exousia est présence (parousia). La parole ne se contente pas de parler : elle touche ! Elle touche en profondeur, elle touche l’homme jusque dans les recoins les plus reculés, les plus obscurs ou protégés de son être. À l’instar du toucher subtil de la main — tantôt léger, tantôt pénétrant —, la parole est capable de rejoindre l’homme là on celui-ci n’est pas encore en mesure de se rejoindre lui-même : elle tranche, elle dévoile, elle libère, Elle reconstruit et refaçonne ce qui a été meurtri, dégradé, défiguré. La parole authentique, émanation d’une liberté intérieure, a la propriété de rétablir en l’homme des connexions profondes avec le potentiel de la vie; ce qu’elle touche, elle l’illumine. Elle fait venir à la lumière ce qui, auparavant, n’avait ni forme ni couleur. En somme, la parole jouit du pouvoir de restaurer l’homme en sa nature originelle.
La puissance de la parole représente une énergie considérable ; mais malheur à qui en use sans discernement ou s’en empare comme d’un pouvoir au service d’une volonté propre ! La sacralité de la parole rejoint la sacralité de la vie ; la portée et les effets de cette parole sont tels que, selon Jésus, celle-ci exerce un jugement rétroactif sur celui qui la prononce (cf, Mt 12,36-37).

Une leçon magistrale

Cette puissance de guérison attachée à sa prédication, Jésus ne souhaite pas en faire une prérogative personnelle. Il la partage avec ses disciples ; car la guérison, à l’instar de la parole, n’est ni un droit ni un dû: elle est tout simplement un bien et un bienfait du Royaume. Les dons de l’Esprit, tout comme l’Esprit lui-même, sont des réalités éminemment partageables. Les disciples et le Maître, en tant qu’ils partagent la même vocation, ont donc part à la puissance d’un même et unique verbe. Cette puissance, à l’instar de l’amour, ne se divise pas ; chacun la recueille à proportion de sa propre capacité. Mais les disciples goûtant à l’eau de la source n’ont toutefois pas libre accès à la source elle-même, tant qu’ils ne l’ont pas encore pleinement découverte en eux-mêmes. Cette source est donc, pour l’heure, médiatisée par le Nom de Jésus : c’est en ce Nom qu’ils ont part à la puissance du Verbe.

« Dire » au Nom de Jésus

Lorsque Jésus envoie ses disciples pour prêcher, à sa suite, la venue du Royaume, il leur donne pouvoir sur les esprits impurs (cf. Mt 17,15 et par). C’est ainsi qu’il leur enjoint de guérir les malades là où ils seront accueillis, tout en annonçant la proximité du Royaume (Lc 10,8-9). L’Évangile de Marc précise, à propos de la mission des Douze: « Et ils chassaient beaucoup de démons, et ils oignaient beaucoup d’infirmes et les guérissaient» (6,13). On imagine volontiers l’enthousiasme des disciples devant les prodiges accomplis. La tentation de s’arrêter au miraculeux ne les épargne pas. Et cependant, lorsque les Soixante-douze s’exclament, triomphants, à leur retour de mission: « Seigneur, même les démons nous sont soumis par ton Nom ! », Jésus leur déclare solennellement : « Pourtant, ne vous réjouissez pas de ce que les esprits vous sont soumis ; réjouissez-vous de ce que vos noms se trouvent inscrits dans les cieux » (Lc 10,20).
Quel est le sens de cette soudaine béatitude ? Utiliser le pouvoir que représente le Nom de Jésus est une chose, découvrir que son propre nom est « inscrit dans les cieux », c’est-à-dire enraciné dans le mystère même du Nom divin, en est une autre. Dans le premier cas, le Nom du Christ est utilisé, même si cela est fait avec foi ; dans le second cas, il s’agit d’une initiation à la dimension secrète de notre vrai nom, celui qui participe mystérieusement du Nom divin. La nuance entre les deux modes de rapport au Nom divin (l’un, médiatisé par l’usage du nom de Jésus ; l’autre, en connexion directe) est de taille ; les disciples ne tarderont pas à en faire la cuisante niais instructive expérience.
Au moment où Jésus, sur la montagne, vit en présence de trois de ses disciples une transfiguration dans la lumière divine, le reste des Douze est confronté à un échec. Le pouvoir que Jésus leur avait transmis semble ne pas agir sur le « démon » qui persécute dangereusement un enfant épileptique (cf. Mt 17,15). Devant l’impuissance des disciples, le père se tourne vers Jésus, redescendu de la montagne. À genoux, il implore pour son fils un pouvoir qu’il estime supérieur: « je l’ai présenté à tes disciples et ils n’ont pas pu le guérir » (17,16). Jésus, avec autorité, menace le démon et le fait sortir de l’enfant. Une fois à l’écart, les disciples, perplexes, demandent au Maître: « À cause de quoi n’avons-nous pas pu chasser le démon ? » (17,19). Traduisons : Qu’est-ce qui n’a pas marché ? Il est difficile de se remettre en cause lorsque l’on pense avoir fait consciencieusement ce que l’on a à faire ! C’est là pourtant le point à partir duquel Jésus va donner à ses disciples sa plus magistrale leçon sur « l’art de guérir » : « À cause de votre peu de foi » (17,20).

La foi de Jésus

L’échec n’était imputable ni à un défaut de moyens ni à un défaut de méthode, mais à une carence toute intérieure, celle de la foi Quel est donc ce pouvoir de la foi ? Jésus l’illustre de manière paradoxale. Mettant en contraste le volume d’un grain de sénevé avec celui d’une montagne, il va donner d’avance à ses disciples une clé qui ne leur deviendra intelligible qu’après l’expérience fondatrice de la Pâque : « Si vous avez de la foi comme un grain de sénevé, vous direz à cette montagne : « Passe de là à là-bas », et elle y passera » (Mt 17,20). Le mode de l’indicatif montre clairement que, pour Jésus, malgré l’emploi d’une métaphore, nous ne sommes pas dans l’irréel mais au cœur de la plus solide des réalités.
Quelle est donc cette foi qui déplace une montagne d’un lieu à un autre ? Ce n’est pas une foi qui soulève la montagne mais qui, bien plutôt, abolit la distance entre deux lieux. Pour ceux qui ont des yeux pour voir, la montagne dont il s’agit est celle de la Transfiguration. La foi de Jésus est celle qui va faire coïncider le lieu de sa Transfiguration avec celui de sa Crucifixion. La foi à laquelle Jésus recourt — celle qui chasse l’esprit d’aliénation qui subjugue l’esprit de l’homme — est la foi qui abolit la distance entre le Thabor et le Golgotha. L’endroit où Jésus a été transfiguré en gloire, là où il a été absorbé — corps et âme — dans la lumière ineffable du Nom divin (celle du Buisson ardent), le lieu où il a été reconnu et nommé dans son identité la plus profonde, cet endroit coïncide, dans la foi, avec le lieu où Jésus a été englouti dans les ténèbres, là où il a connu la plus grande déréliction, « tant son aspect, comme le dit l’Écriture, n’avait plus rien de l’homme » (Is 52,14).

Réconciliation et miséricorde

Nous retrouvons sur le Thabor les deux grands thaumaturges de l’Écriture; Jésus s’entretient avec eux. Ce sont eux, plus précisément, qui engagent la conversation sur « le départ [l’exode] que Jésus allait accomplir à Jérusalem » (Lc 9,31). Moïse et Élie, les deux grands initiateurs de la foi et mystagogues de la Loi ancienne, dévoilent à Jésus le chemin qu’il lui faudra parcourir dans cette foi: maintenir en unité transfiguration et défiguration, lumière et ténèbres, élection et rejet, gloire et humiliation, connaissance et inconnaissance; et, finalement, vie et mort, condamnation et justification. C’est cette foi seulement, et seulement cette foi, qui viendra à bout de tous les esprits de division, d’illusion et d’aliénation.
Telle est la leçon magistrale que jésus donne ici à ses disciples : il leur fait comprendre que le principe thérapeutique souverain qui procède de la foi est celui de la réconciliation et de la miséricorde. Si l’homme, grâce à l’énergie de sa foi, parvient à poser un regard de non-jugement sur la réalité qui l’entoure, s’il maintient en unité ce que son regard ordinaire sépare et oppose en dualité et si, au-delà des apparences, son âme pressent le potentiel de vie et de lumière dans ce que sa pensée ou ses sentiments condamnent, il ouvre de l’intérieur les canaux de la vie, il libère cette puissance lumineuse de transfiguration qui vient de la vie elle-même : « Si donc ton œil est simple, tout ton corps sera lumineux » (Mt 6,22).
Pour Jésus, la grande initiation à l’art de soigner les plaies les plus profondes de notre humanité est de renvoyer ses disciples à la connaissance d’eux-mêmes, connaissance rendue possible moyennant la pureté d’un cœur qui n’arrête pas son regard aux jugements et aux condamnations des hommes. Ils se verront alors dans la lumière créatrice qui jaillit des sources de leur propre foi. En effet, « heureux les cœurs purs », non seulement parce qu’« ils verront Dieu » (Mt 5,8), mais parce qu’ils se verront eux-mêmes en Dieu. Seule la foi, expression lumineuse de ce non-jugement absolu, peut leur faire découvrir la vérité ultime de leur nom, vérité secrète inscrite dans l’espace de silence infini que constitue le Nom divin. La seule aide que le Maître puisse, en ce domaine, apporter à ses disciples est de leur proposer non seulement le modèle mais surtout l’appui de sa propre foi en Celui qu’il appelle « Père ».

Lorsqu’un soignant rencontre un autre soignant…

Au terme de cette réflexion, se pose la question de savoir quelles résonances peuvent s’établir entre la figure du Sauveur thaumaturge que présentent les Évangiles et la réalité quotidienne d’un soignant de toute époque. D’évidence, la recherche d’une imitation extérieure n’aura rien de convaincant pour un soignant quotidiennement confronté à sa propre impuissance face à la maladie et à la mort. En revanche, un trait essentiel du Christ soignant peut devenir contagieux, à savoir une sensibilité hors du commun à l’égard du Mystère de la vie. En effet, il n’est pas demandé au soignant de se mettre en quête d’un quelconque pouvoir thaumaturgique, ni d’avoir recours à quelque ascèse ou pratique extraordinaire, censée développer une énergie supranaturelle. Il est préférable, pour le soignant, d’être persuadé que sa principale ressource spirituelle se trouve en son cœur; et le lieu du cœur ne se découvre pas sans un exigeant apprentissage de la connaissance de soi.
L’énergie de guérison, à l’instar de la vie, est on ne peut plus naturelle; mais en son jaillisse-ment même, elle recèle une dimension que l’on peut aussi considérer comme « surnaturelle », car douée de l’ineffable propriété de pouvoir se transcender sans cesse. Il s’agit là de l’intelligence divine de la vie qui, loin de surplomber la nature, l’infuse jusqu’à en constituer le plus subtil rayonnement. L’adjuvant spirituel à l’art thérapeutique du soignant sera donc une attitude empreinte de vigilance sacrée et de confiance profonde à l’égard de la vie. La stabilité et la constance de cette conscience se refléteront dans l’attitude globale du soignant et la qualité de ses moindres gestes. S’il émane de lui une authentique intelligence de la vie, celle-ci sera secrètement perçue par les malades et viendra rejoindre en eux leur principale ressource de guérison, à savoir leur vouloir-vivre. C’est sur ce point que tout soignant, mais aussi tout soigné (car il ne s’agit là que des deux faces d’une même personne), trouvera en la figure évangélique du Christ un maître éminent.
Étant celui qui, parmi les hommes, a manifesté et réalisé jusqu’à son ultime perfection le Mystère de la compassion et de la miséricorde divines, celui en qui il est permis de voir le plus sublime et le plus humble des thérapeutes, le Christ des Évangiles dispose, sous les pas de tout soignant, les marches spirituelles qui permettent d’accéder à l’intelligence divine de la vie : l’authenticité de l’âme correspondra à l’adéquation rigoureuse entre notre parole et notre être profond : la liberté intérieure sera la levée de toute entrave liée à nos peurs, nos hontes et nos préjugés ; l’ouverture du cœur s’accomplira dans le non-rejet d’autrui, la connaissance de soi coïncidera avec la découverte de notre nom divin ; et l’unification du regard permettra le jaillissement d’une lumière de miséricorde qui transfigure un monde ancien, voué au vieillissement, à la maladie et à la mort, en une terre et un ciel nouveaux.
Article de Maxime Gimenez
Extrait de la revue Christus avril 2014 pages 191-203

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