Eucharistie, don et partage

« Reste avec nous » est d’abord une clé d’entrée, de compréhension du mystère de l’Eucharistie. C’est aussi ce que nous avons envie de dire au Seigneur chaque fois que nous faisons le bilan de notre existence, quel que soit notre âge.

Eucharistie, Don et Partage

Avant-propos : « reste avec nous, Seigneur ! »

Quand le Pape Jean Paul II a décidé de faire de cette année une année de l’Eucharistie, il a écrit une exhortation qui commençait par cette phrase reprise de la bouche des pèlerins d’Emmaüs : « Reste avec nous Seigneur ! » Lc 24, 29.

« Reste avec nous » est d’abord une clé d’entrée, de compréhension du mystère de l’Eucharistie. Cette phrase nous invite à faire un travail de relecture permanente de la relation que nous avons au Christ, de la relation que nous avons avec nous-même, et de celle que nous avons avec les autres.

« Reste avec nous », c’est ce que nous avons envie de dire au Seigneur chaque fois que nous faisons le bilan de notre existence, quel que soit notre âge. Et dans ce bilan, nous réalisons que ce que nous avons vécu, ce que nous avons entrepris, ce que nous avons réalisé, n’est pas exactement ce que nous aurions voulu être capables de vivre et de faire, mais, en même temps le fait de réaliser que ce bout de chemin nous avons pu l’accomplir avec Lui, nous donne suffisamment d’audace, de courage et de zèle pour continuer la route.

Ce sont avec ses mêmes paroles, « reste avec nous Seigneur », « reste avec moi », que je voudrais commencer ce temps de partage avec vous.

Introduction

En abordant ce thème de l’Eucharistie j’ai repensé à quelques unes des Eucharisties qui m’ont marqué au cours de cette année. J’ai le privilège et le bonheur, grâce à la vie que je mène, de participer quotidiennement à l’Eucharistie, mais il y a parfois des moments un peu particuliers où l’on prend encore plus la mesure de ce mystère. Trois moments m’ont spécialement touché et influencent certainement le propos que je vais tenir avec vous ce matin :

L’Eucharistie pour nous désarmer

Au mois de septembre dernier, j’ai eu la chance dans le cadre du service des relations avec l’Islam d’avoir été invité en Algérie. Mgr Tessier nous avait demandé de monter jusqu’au monastère de Tibhirine pour aller reporter le St Sacrement dans le tabernacle de la chapelle du monastère, là où les frères avaient été enlevés, puis égorgés. J’ai le souvenir de ce moment très fort qui a marqué le début de cette année de l’Eucharistie. Dans cette petite chapelle, un ancien pressoir à vin, il est difficile de ne pas penser au pressoir de la Croix. J’ai réalisé que, dans ce lieu, Christian de Chergé, le prieur, avait redit ces paroles à ses frères et les avait transformées en prière après les angoisses des dernières attaques, en parlant des agresseurs : « Désarme-les, désarme-nous ». Rentrer dans le mystère de l’Eucharistie, c’est rentrer dans cette logique, c’est accepter d’avancer dans la relation avec les autres et d’avancer dans la relation avec soi-même en acceptant d’être désarmé. L’Eucharistie nous invite à nous sentir vulnérables et désarmés, disponibles pour la rencontre avec l’autre.

L’Eucharistie pour un monde nouveau

Une autre célébration Eucharistique m’a aussi particulièrement touché. Cette année, au mois de février j’ai eu la chance d’être envoyé avec le Secours Catholique National au Forum social mondial à Porto Allegre. Un dimanche matin nous étions invités dans une favela pour l’Eucharistie. Le jeune prêtre, au milieu du bidonville, nous expliquait que l’un de ses soucis pastoral était le problème d’un Rio, une rivière de sa paroisse, dans lequel il y avait des rats. L’urine des rats polluait cette rivière et les gamins allaient jouer dans cette eau. J’étais sidéré de l’entendre expliquer ses problèmes pastoraux quand je pensais aux nôtres. Je suis rentré dans cette Eucharistie impressionné et l’esprit très troublé par cette mortalité infantile dans cette favela à cause de l’urine des rats. Nous célébrions dans une petite chapelle de tôle, la communauté restreinte était très touchée par cette célébration et n’a pas cessé de répéter dans les intentions de prière le thème qui était repris dans le cadre du Forum Social Mondial organisé par les pays du Tiers-monde : « Un autre monde est possible ». L’Eucharistie, en lien avec cette réflexion sur le partage, est une manière de nous inviter à anticiper et à croire, sur les lignes de fractures de la société, qu’un autre monde est possible. Il y avait dans l’Eucharistie, célébrée dans cette chapelle de Porto Allegre, quelque chose d’assez étonnant pour réaliser qu’on ne pouvait aborder la question du don et du partage de manière légère, puisque sur la planète entière ces questions d’injustice, de confrontation à la précarité dans sa plus grande radicalité n’étaient pas des thèmes que l’on pouvait aborder de manière légère. Tout cela me donne aussi beaucoup d’humilité pour aborder avec vous cette réflexion.

L’Eucharistie pour entrer dans la communion des saints

La troisième Eucharistie qui m’a particulièrement touché, durant le mois de juin où j’ai été marqué personnellement par plusieurs deuils de très proches, c’est celle qui a été célébrée pour le décès de ma mère. J’ai réalisé au cours de l’Eucharistie qu’il y avait aussi une façon étonnante d’accéder à un autre mode de présence, dans le partage avec ceux qui nous deviennent proches autrement : c’est ce que l’on peut appeler la communion des saints. Cela commence à se tisser avec des liens très simples d’affection et d’amitié, qui, avec le Christ, sont invités à être regardés autrement.

Je voulais vous dire tout cela en préambule, pour vous situer dans quel esprit je demande au Seigneur de rester avec nous au début de cette matinée, ayant conscience que les mots que nous utilisons, toutes les expressions auxquelles nous avons recours, nous projettent au-delà de nous-mêmes dans une connaissance plus universelle, nous invitant à être en communion avec non seulement les uns les autres ici, cette belle région, nos lieux d’origine, mais aussi la planète entière. Nous ne pouvons pas aborder la question du don et du partage, dans le domaine de l’Eucharistie, sans dilater notre cœur à la planète entière et au-delà dans la Communion des Saints avec tous ceux qui nous ont précédés.

L’eucharistie sous cinq aspects

L’Eucharistie est le sacrement de la mémoire

Cette mémoire est une mémoire qui se guérit et se transforme. Nous sommes habitués, et nous avons toutes les raisons de le faire, de nous plaindre, de nous plaindre sur nous-mêmes, de nous plaindre des autres, de nous plaindre de la société, de l’Eglise et de beaucoup de choses. Cela devient parfois un sport quotidien ! Même dans les discussions entre nous, il nous arrive d’avoir l’impression de devenir intéressant que si on se plaint. Il y a quelque chose d’étonnant dans l’Eucharistie ; elle nous invite à passer de la plainte à l’action de grâce.

Dans le rythme de la liturgie, nous arrivons d’abord, tous, clopin-clopant avec notre poids de péchés, nous sommes accueillis et nous demandons pardon, écoutant la Parole et tout un coup, juste au début de la Prière Eucharistique, le prêtre s’adresse à l’Assemblée et nous dit : « Élevons notre cœur ! » et nous répondons : « Nous le tournons vers le Seigneur » et  » Rendons grâce au Seigneur notre Dieu »  » cela est juste et bon ». Souvent ces paroles sont dites de manière machinale sans se rendre compte qu’il y a là un moment décisif, un moment où nous sommes invités à élever notre cœur, à ne pas rester repliés sur notre plainte, sur notre péché, sur nos difficultés, sur notre manque de foi, sur nos incapacités à aimer ou nous laisser aimer. Il nous est demandé d’élever notre cœur.

Nous allons rendre grâce et nous savons que cela est juste et bon, cela va nous donner du baume au cœur. C’est important de réaliser que pour être des hommes et des femmes de l’Eucharistie il faut, non seulement au cours de la Messe, mais aussi au cours de toute notre existence, savoir sans cesse « passer de la plainte à l’action de grâce ».

Je peux dire que dans la rencontre avec les plus pauvres, avec les personnes blessées par la vie, qui ont reçu de nombreux coups dans la figure, connu beaucoup de galères, j’ai toujours été impressionné de voir qu’une personne pouvait faire relecture de sa vie, et dans cette relecture ne pas voir seulement une succession de difficultés, de chutes et de misères, mais pouvoir mesurer son endurance, sa persévérance, le nombre de fois où elle a redémarré. Relire une vie en passant de la plainte à l’Action de Grâce, c’est devenir des êtres eucharistiques.

Un des premiers actes dans le partage et dans l’accueil du don, c’est rentrer dans la démarche de passer de la plainte à l’Action de Grâce, pour nous-mêmes et pour la relation aux autres.

Dans la liturgie, le Diacre ne fait pas toujours grand-chose, mais souvent avant que le prêtre invite à élever nos cœurs il va mettre une goutte d’eau dans le calice, un geste simple qui rappelle toutes les gouttes d’eau de notre existence, toutes ces petites plaintes qui se rajoutent et qui finalement sont réunies à ce moment là. Ce n’est pas la goutte d’eau qui fait déborder le vase, au contraire, tout ce qui dans notre vie peut sembler à côté de la plaque et qui tout à coup est associé à cette Action de Grâce, à ce sacrement de la mémoire que le Christ vient transformer. Dans l’Eucharistie nous sommes invités à relire nos vies, à relire aussi les évènements, de telle manière que nous puissions faire ce passage qui est une forme de la Pâque, du règne de la plainte et de la mort à l’Action de Grâce pour la vie qui avance et qui nous est donnée.

L’Eucharistie est le sacrement de l’ouverture et du partage

Dans l’Évangile il y a un texte qui m’est particulièrement cher. Dans ce passage Jésus apprend à devenir Diacre ; il apprend le service des tables, et en ce sens il est un modèle pour tous les Diacres. C’est aussi une histoire autour d’une table : c’est la confrontation qu’Il a avec une femme en apparence un peu désagréable, (Mc 7, 24 et suivants). Jésus a multiplié les pains, il a nourri la foule, il a vu le peuple comme des brebis sans berger, il les a même tellement nourris de sa Parole et de son pain que les restes remplissaient douze corbeilles. Après cet événement Jésus a eu besoin de se retirer dans le secret de la prière, de retrouver son Père. Jésus nous donne l’impression d’être le modèle de l’homme complet : l’homme de charité et l’homme de prières. Et voilà que Jésus est dérangé, voire agressé par une femme dont on nous dit qu’elle est syro-phénicienne. Déjà à l’époque, il n’était pas d’usage qu’un Rabbi accepte d’être dérangé par une femme surtout par une étrangère, une Grecque, et particulièrement par une syro phénicienne. Elle remplit toutes les conditions pour le mettre dans une situation inconfortable. Voici que Jésus a une attitude, pour nous très déconcertante, il réagit presque violemment, alors que nous avions l’habitude de le voir doux et humble de cœur. Il répond qu’il est venu pour les fils d’Israël et qu’il n’est pas venu pour ce genre de personnes, il a des propos presque diffamatoires. La femme le prend comme tel puisqu’en parlant de ses enfants, elle répond que les chiens peuvent manger les miettes sous la table de leurs maîtres, elle sait en tout cas ce qu’elle ressent, qu’elle est considérée et traitée comme une chienne. Elle va jusqu’à interpeller Jésus là-dedans, et Jésus est retourné dans son cœur par dans cette provocation. L’Évangile nous raconte qu’il écoute cette femme, émerveillé de sa foi et que juste après il va guérir un sourd bègue, discuter sur le pur et l’impur, refaire une multiplication des pains : alors là, l’Évangile nous dit qu’il reste sept corbeilles, sept c’est l’ouverture à toutes les nations (dans les Actes, l’institution des sept diacres pour le service des tables de la première communauté chrétienne). Il donne l’impression que dans son propre itinéraire personnel, dans sa propre humanité, dans sa propre vocation, Jésus a vécu ce passage difficile, passage aussi difficile pour chacun d’entre nous, de s’ouvrir aux autres.

Alors que par sa propre vocation il était totalement donné, livré à l’humanité, lui-même dans son humanité nous révèle qu’il y a quelque chose qui ne relève pas du péché, mais de notre nature ; le mal à s’ouvrir à l’autre. Si les Évangélistes et St Marc ont raconté cet épisode ce n’est pas pour rien, mais pour nous déculpabiliser. Il peut nous arriver nous aussi dans notre propre histoire de nous replier, d’avoir peur de l’autre. Jésus dans sa propre destinée nous invite à le suivre dans l’Eucharistie, à nous ouvrir toujours plus à la relation à l’autre, surtout lorsque l’autre est différent. En disant « je ne suis venu que pour les brebis d’Israël » Jésus faisait presque un acte de préférence nationale, mais cette femme le pousse à aller plus loin. Ce passage d’évangile est un enseignement qui nous aide à respirer, qui nous dit que si cela a été difficile pour le maître, ce n’est pas étonnant que ce le soit aussi pour les disciples. Il y a des gens difficiles à supporter ; il suffit de sentir leur présence à nos côtés pour éprouver un sentiment de rejet, nous en avons tous connus dans nos histoires. Il y a des gens, qu’il suffit de voir pour qu’ils vous crispent, au lieu de nous donner l’envie de vous ouvrir, ils vous bloquent. Et l’Eucharistie précisément nous invite à l’ouverture et au partage.

En tant que Diacre, lorsque, à la fin de la Messe, je ramasse les miettes pour nettoyer la patène et le calice, je pense à toutes ces syro phéniciennes, toutes ces femmes qui ont du mal à trouver leur place dans la communauté chrétienne. L’Eucharistie finalement c’est aussi l’Eucharistie des miettes. De nombreuses personnes arrivent en miettes, elles n’arrivent même pas à raccrocher tous les morceaux de leur existence, elles ont parfois du mal à relationner de manière normale parce que dans leur vie tout est cassé, tout est en miettes, alors elles vous agressent. Parfois l’Église dans ce qu’elle est, dans sa manière même de rassembler le peuple de Dieu autour de l’Eucharistie, à cause aussi des histoires compliquées des uns ou des autres autour de leur vie affective, de leur statut, de la relation à la foi, à la discipline de l’Église, fait que certains se sentent exclus, mis sur la touche comme la syro phénicienne, arrivent vers Jésus, vers l’Église, et ils se sentent un peu mis hors la loi.

L’Eucharistie nous invite à entrer dans le mystère même de l’ouverture et du partage qu’est ce mystère de la rencontre de Jésus avec la syro phénicienne. L’Église n’est jamais totalement rassemblée, elle n’est jamais totalement elle-même car il y a toujours des syro phéniciennes qui viennent frapper à la porte, il y a toujours des indésirables qui nous invitent à nous ouvrir à la rencontre, il y a toujours dans nos relations des personnes qui viennent nous rappeler qu’il y a quelque chose de nous-mêmes qui n’est pas totalement ajusté à la volonté du Père. Il y a toujours, en nous, un chemin qui s’ouvre pour devenir des hommes et des femmes de l’Eucharistie, des hommes et des femmes de l’ouverture et du partage.

L’Eucharistie comme sacrement de l’ouverture et du partage nous invite à vivre le vrai partage avec toutes les miettes de l’existence, avec toutes les syro phéniciennes qui seront, elles aussi, convoquées, un jour, à la table du Seigneur.

L’Eucharistie est le sacrement de la fête et de la réconciliation

Je vous invite à relire le texte magnifique du fils retrouvé, Lc 15, 11-32.

C’est l’histoire d’un père qui a deux fils. Un des fils veut sa part d’héritage et va vivre sa vie. Il se retrouve au milieu des cochons, il n’a que des caroubes à manger et a envie de revenir vers son père. Quand il revient, l’autre fils, à son tour, grogne et ne veut pas faire la fête. Cette fête racontée à la fin de la parabole du fils retrouvé me semble un lieu particulièrement approprié pour méditer sur l’Eucharistie comme sacrement de la fête et de la réconciliation. Il y a sur un vitrail de Chartres une scène où l’on voit le père entouré de ses deux fils entrain de faire la fête ; ce n’est pas dans le récit de l’Évangile mais c’est ce que l’on peut espérer. Il y a une manière dans ce texte de nous rappeler que nous sommes les uns et les autres comme ces deux fils, nous avons cette double personnalité dans la manière d’accueillir ou de refuser le don de Dieu. On a souvent envie d’accueillir le don de Dieu pour soi et on a du mal d’accepter que ce don soit offert aux uns et aux autres, qu’il soit à partager. C’est une difficulté, souvent dans notre relation à Dieu, dans notre relation aux autres. Ce qui m’impressionne dans ce passage c’est l’attitude de ces deux fils dans leur manière de protester. Certains anthropologues ou ethnologues, qui font des recherches sur l’histoire humaine, racontent que, dans cette histoire humaine, il y a eu un moment où l’homme avant l’homo sapiens, était dans une attitude presque à quatre pattes, comme des groins et des becs qui se réduisaient à des fonctions très alimentaires de consommation. Il y aurait eu un moment où, de façon étonnante l’être humain se serait mis debout : ces théories de l’évolution racontent que lorsque le cerveau s’est mis en place en arrière, s’est mis aussi en place le visage, la parole, l’usage de la main. Tout ceci est lié à la manière de se remettre debout. Je ne sais pas si toutes ces théories sont vraies, mais en tout cas elles m’aident à méditer sur l’attitude du fils qui se retrouve au milieu des cochons : on dit qu’il est un groin parmi les groins, il n’a plus que des caroubes à manger. Tout à coup il y a en lui quelque chose de très fort, comme un cri originel, « oui, je me lèverai, j’irai vers mon père ». A ce moment là cet homme se relève, et se remettant debout pour aller à la fête, il redevient un visage, une parole. Il se remet en situation d’une rencontre possible avec son père. Quand il arrive à la table de fête, il y en a un autre qui grogne et qui devient un groin, c’est le fils aîné. Pour lui tout allait bien mais il ne supporte pas que son frère revienne et il dit : « C’est ton fils », comme dans les couples quand on ne s’entend pas, on dit : « C’est ton fils qui… », et donc il dit à son père : « Ton fils que voilà, a dépensé ton argent avec les filles et tu fais comme si de rien n’était… ». Sacrement de la fête et de la réconciliation, l’Eucharistie nous invite à retrouver notre visage humain, à sortir de nos murmures contre Dieu, contre nos frères, contre nous-mêmes. Il y a une sorte de relation qui nous fait entrer dans un engrenage de la violence, une sorte de suspicion de l’autre et qui nous réduit à nos intérêts propres, à nos intérêts limités. La parabole du fils prodigue nous dit que nous sommes tous invités à la fête et qu’il n’y en pas un qui peut se prévaloir d’être au-dessus des autres. Dans la liturgie eucharistique, parfois il y a des belles célébrations, les officiants sont couverts de superbes chasubles et de belles dalmatiques : cela me fait penser à cette fête du fils prodigue. Si on met tous ces ornements sur les célébrants c’est qu’ils font partie de cette humanité qui est allée jusque chez les cochons manger des caroubes. Alors on leur a passé les vêtements de fête et il y a en a même un, (l’Évêque) à qui on a remis l’anneau de la réconciliation. Ainsi les célébrants rappellent que si nous sommes là, ce n’est pas parce que l’Eucharistie est le repas des justes par rapport à des gens qui seraient moins justes, mais parce que l’Eucharistie est la fête de tous les enfants qui ont été retrouvés.

L’Eucharistie c’est reconnaître que nous sommes habillés de la parole même du Père, habillés de sa présence, restaurés dans notre dignité humaine par le regard que le Père porte sur nous.

Il est important dans l’Eucharistie, pour rentrer dans le sacrement de la fête et de la réconciliation, de consentir à nous laisser regarder par le Père à la manière dont Il nous regarde et regarder nos frères, à la manière dont Il les regarde. Le Seigneur depuis les origines nous espère : Il nous regarde et Il nous considère à partir de son projet d’amour, à partir de notre propre vocation. Chaque Eucharistie est une manière de nous rappeler la manière dont Dieu nous espère. De la même manière que le pain et le vin sont transformés en corps et sang du Christ, il y a dans l’Eucharistie quelque chose de mystérieux qui s’opère en nous, qui nous transforme tous : Église, peuple rassemblé, et même notre propre destinée, en corps du Christ. Il y a quelque chose de l’expérience de l’Eucharistie qui fait que nous sommes transformés, consacrés par la manière dont le Père nous regarde. Nous sommes tous comme des prodigues des fils aînés, invités à nous laisser regarder, à nous laisser convertir par le regard du Père. La conversion, dans le langage biblique, c’est changer de mentalité. Pour être des hommes et des femmes de l’Eucharistie nous sommes invités à changer de mentalité, qui acceptent de regarder les événements et leur propre histoire comme Dieu les regarde. Nous sommes invités à entrer dans cette disponibilité, à nous mettre sous le regard du Père. C’est la méditation de l’Évangile et aussi de la rencontre avec les plus pauvres, ces personnes qui ont toujours reçu un regard qui les déconsidère, qui les disqualifie, qui les enferme que j’ai peu à peu compris tout cela. Quand une personne est regardée autrement, considérée, respectée, ça change tout ! Dans l’Eucharistie le Seigneur nous invite à célébrer la communion du prodigue et c’est peut-être pour cela que, au cours de la célébration, il y a un geste de paix : c’est une des charges qu’a le diacre d’inviter l’assemblée à se donner un geste de paix et de la renvoyer à la fin dans la diaspora en disant : « Allez dans la paix du Christ ». L’Eucharistie est un lieu où la fête et la réconciliation s’expriment par des gestes de paix, une paix intérieure et une paix dans les relations. Dans ce sacrement on ne peut y entrer qu’humblement.

L’Eucharistie est le sacrement de la présence réelle

Aborder spontanément la question de la présence réelle dans l’Eucharistie c’est, bien sûr, nous émerveiller de la présence réelle du Christ sous l’aspect du pain et du vin, mais l’Eucharistie nous invite à entrer dans le mystère de la présence réelle, non pas comme quelque chose d’extérieur à nous-mêmes : elle nous invite surtout à devenir nous-mêmes des sacrements de la présence réelle. C’est à dire être réellement présents.

Dans un monde compliqué, où l’on a souvent l’esprit occupé par ce qu’on va faire après ou alors ce qu’on devait faire avant, « être réellement présent » n’est pas si simple que cela.

Combien il est difficile de rester à côté de l’autre : on le voit, par exemple, quand on visite quelqu’un de malade à l’hôpital. Être simplement là, présent, savoir tenir la main, être là sans avoir nécessairement besoin de parler, d’allumer la télé, être réellement présent.

La présence réelle est le mystère d’une vocation tout à fait étonnante qui nous est proposée dans le mystère de l’Eucharistie. Dans ce thème de l’Eucharistie comme don et partage, nous sommes invités à nous poser la question de savoir comment nous nous laissons configurer à la présence réelle, à être réellement présents les uns aux autres, à être réellement présent à nous-même.

L’attitude de Jésus (Jean 13) m’a toujours touché. Quand le soir de sa passion Jésus sait que tout est joué, il réalise que son message n’est pas passé. Il avait tout enseigné aux apôtres, mais dés qu’il avait le dos tourné, eux se disputaient pour savoir qui était le plus grand. Il leur demandait, « de quoi discutiez-vous en chemin ? », ils ne méditaient pas sur ce qu’il enseignait, eux étaient là à discuter d’autre chose. On peut imaginer ce qu’a été pour Jésus cette montée à Jérusalem ; tout son enseignement est passé à côté. Nous n’avons pas, nous non plus, aujourd’hui, à nous faire trop d’état d’âme sur ce qui se vit en Église. On est en décalage avec le message de Jésus. Il sait qu’ils vont Le trahir, ils font les fanfarons, Il sait que presque tout est perdu. Le soir, alors qu’il se sait condamné, qu’il n’a plus que quelques heures à vivre. Si j’avais été à sa place ou quelqu’un d’autre, j’aurais peut être fait faire une dernière répétition aux apôtres avant de partir, réciter une dernière fois le Notre Père, une révision sur les Béatitudes ou sur la Profession de foi de Césarée pour vérifier qu’ils avaient bien compris. Non, Jésus ne dit rien, il est réellement présent à ses amis, Il se lève de table et Il va leur laver les pieds. Cette scène cosmique récapitule toute l’histoire depuis les commencements : (Jean 13:1-3(, « Avant la fête de la Pâque, Jésus, sachant que son heure était venue de passer de ce monde à son Père, ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu’à la fin… sachant que le Père lui avait tout remis entre les mains et qu’il était venu de Dieu et qu’il s’en allait vers Dieu… ». Et, que fait Jésus ? On s’attend à ce qu’il fasse de grandes déclarations, non, Il se lève de table et Il va laver les pieds de ces disciples en leur demandant simplement : « Comprenez-vous ce que je viens de faire ? ». Comme si dans le service, dans l’attitude la plus désintéressée, dans l’humilité de la relation au frère, au geste, disait le tout de la présence réelle de Jésus. Chaque année, à l’occasion du Jeudi-Saint, la sagesse de la liturgie fait lire l’Évangile du « lavement des pieds » (St Jean…). C’est aussi pour nous éviter de tomber dans des écarts et considérer que l’Eucharistie pourrait être simplement un culte nouveau célébré pour réorganiser une nouvelle religion. Il y a quelque chose dans l’acte eucharistique exprimé dans la manière dont Jésus se rend réellement présent au milieu de ses disciples le soir du Jeudi Saint. C’est une invitation à considérer l’Eucharistie comme le lieu où l’homme entre dans la présence réelle du Christ, en étant réellement présent à nos frères.

Si on joue avec les mots, le mot présent en français veut dire trois choses, d’abord on est présent par rapport à absent ; on le voit dans la manière d’être présent à : il y a l’autre, une façon d’être présent ou absent : cela se sent très vite. Vivre la présence réelle c’est être présent à ce que l’on fait, être présent à l’autre. Le mot présent a aussi à voir avec le passé et le futur : on est là « corps présent » dans la relation mais on a la tête ailleurs, l’esprit ailleurs. Être présent ce n’est pas être après ou avant, c’est être là. Et présent veut dire aussi cadeau, un présent à quelqu’un. Dans l’ordre de la présence réelle c’est accepter que l’autre me soit donné comme un cadeau et que moi je sois moi aussi un cadeau pour lui.

Être des hommes et des femmes de l’Eucharistie c’est considérer que toute rencontre qui m’est donnée est un cadeau, même si c’est une syro phénicienne. Il y a quelque chose dans la relation à l’autre qui m’éduque, me forme de l’intérieur à cette présence réelle.

Être des hommes et des femmes de l’Eucharistie c’est entrer aussi dans le « main-tenant » de Dieu, en tenant la main de Dieu, une façon de vivre les évènements. Vivre l’Eucharistie c’est « tenir la main de Dieu », c’est entrer dans le présent qui est de toute éternité, « le maintenant de Dieu » et le lien à un autre mode de présence, une façon d’avancer dans ce qui nous est donné de vivre dans nos chemins personnels, dans nos relations avec les autres, dans notre relation au monde, dans notre propre vocation. Nous sommes invités à avoir un autre rapport avec notre propre histoire. Regarder notre histoire et même notre péché, non pas comme quelque chose qui nous enferme, mais le regarder dans ce « maintenant » de Dieu. Parfois, c’est assez mystérieux, il nous est utile d’avoir des épreuves, des difficultés pour entrer dans ce mystère de la présence réelle. A l’instant où nous les vivons, nous avons du mal à croire, mais il y a parfois des passages de notre vie qui, sur le moment, sont vécus avec difficulté ou révolte. Plus tard, quand on les relit, on se dit que, finalement, ils nous ont rendus plus disponibles et plus présents.

Accepter d’entrer dans ce sacrement de la présence réelle, nous fait entrer dans cette logique qui n’est pas simple, qui est de l’ordre du sacrifice, de rendre sacré ce qui nous est donné.

Dans la liturgie eucharistique après la consécration du pain et du vin, le Prêtre et le Diacre élèvent les saintes espèces. En tant que Diacre en élevant la coupe, en silence, pendant que le prêtre chante : « Par lui, avec lui et en lui…. » je pense souvent que cette coupe est la coupe de tous ceux qui essaient d’être réellement présents. Dans leur vie, certaines personnes se sentent abandonnés de Dieu. Elles ont l’impression de boire la coupe jusqu’à la lie ; ce sont des trahisons, des dépressions, des fins de vie, certains deuils insupportables. Il arrive un moment où il faut porter tout cela en silence, élever ce passage insoutenable pour ne pas en rester là, pour le faire entrer dans une autre présence réelle. Le Christ a été serviteur, il l’a été jusqu’à la fin, jusqu’au moment où il avait les pieds et les mains cloués. Le mystère de l’Eucharistie nous fait rejoindre le Christ dans sa vie livrée, dans sa vie donnée.

Le service diaconal est aussi le fait d’être présent même quand on ne peut plus rien faire, même quand on a les mains et les pieds cloués, quand on est acculé à être là réellement présent, la coupe est élevée en silence, c’est une invitation pour tous à être là, réellement présent, même dans des situations limites, de sang versé, comme à Tibhirine, à Porto Allegre.

Il y a des moments où il n’y a plus rien à dire, qu’à élever la coupe, et quand j’élève la coupe à côté de l’évêque ou du prêtre ce n’est pas parce qu’ils sont fatigués, mais c’est pour signifier que dans l’Eucharistie, dans la liturgie, il y a quelque chose d’important : le serviteur élève la coupe de la même manière que dans la bible. L’Évangile nous raconte que lorsque le peuple était en lutte, tant que Moïse avait les bras levés tout le monde continuait à se battre, et Aaron se tenait à côté de lui pour soutenir ses bras. Dans l’Eucharistie il y a quelque chose du même ordre : en élevant le pain et le vin il y a le rappel au peuple de Dieu, à toute l’assemblée des croyants, qu’il faut continuer à être nous-mêmes Eucharistie ; nous sommes tous invités à être pain partagé, pain rompu pour un monde nouveau, à rester persévérants dans l’action de grâce, même si nos vies ressemblent parfois à une coupe qu’il est difficile de boire, que l’on voudrait éloigner. Et pourtant c’est à travers la contemplation, la mémoire, la louange qui est quand même dite ensemble que nous sommes formés les uns et les autres à la présence réelle.

Découvrir que dans nos vies il peut se passer quelque chose de la présence réelle, comme dans le buisson ardent devant Moïse, quelque chose de la présence de Dieu, sans vraiment nous consumer, en restant nous-mêmes, c’est contempler l’Eucharistie.

L’Eucharistie est le sacrement de l’Alliance

Il y a un passage magnifique qui nous présente l’Eucharistie comme sacrement de l’Alliance, c’est l’Évangile de la table de Cana (St Jean chap. II).

Je voudrais finir avec la figure de Marie qui intervient dans cette fête comme médiatrice. Elle fait de la médiation ; aujourd’hui les médiations sont choses courantes : médiations de quartier, médiations d’entreprises, médiations familiales etc., c’est même devenu un métier.

Dans l’Évangile on nous présente à la table de Cana, Marie comme celle qui nous invite, pour qu’une culture d’Alliance continue à être célébrée, à faire office de médiateurs et de médiatrices. Elle fait en sorte que la fête ne soit pas gâchée. Tout aurait pu être gâché dans cette fête. Dans nos existences, nous le savons, pour un rien, tout pourrait exploser par manque de vigilance dans les petits gestes ou les actes à poser. Marie comme femme eucharistique nous apprend aussi à être des hommes et des femmes de la médiation au cœur des conflits, au cœur de toutes les situations où le partage et le don ne pourraient pas être exprimés à profusion. Il est nécessaire d’avoir une vigilance sur des choses simples qui font que la fête ne soit pas gâchée.

Au sujet de ce qui était évoqué au début de la conférence, « un autre monde est possible », « désarme-les, désarme-nous », l’invitation aussi de rentrer dans un nouveau mode de présence, il est utile d’avoir aujourd’hui des hommes et des femmes qui par amour de l’Eucharistie deviennent des médiateurs de paix, attentifs à la liturgie du quotidien, aux choses ordinaires. Il y a des gestes comme « mettre de l’eau dans une cuve », comme ce qui se passe à Cana, qui rappellent aussi le geste que Jésus a fait pour laver les pieds de ses apôtres, des gestes qui peuvent paraître insignifiants et ordinaires dans nos relations, des gestes qui ne se font pas en pleine lumière et qui ne sont que des gestes de service, d’attention, qui permettent que le maître de la noce ne perde pas la face. Marie a montré une extrême délicatesse, un sens du respect.

Devenir hommes et femmes du service, de l’Eucharistie, du partage, ce n’est pas forcément être des gens qui sont toujours en première ligne mais qui sachent apprendre à l’école de l’Eucharistie à relire les événements, à faire attention à toutes les difficultés qui sont pour le partage et l’ouverture de soi, à être attentifs au besoin de conversion de nous-mêmes et autour de nous, attentifs à la qualité de la présence réelle, à l’Eucharistie, non seulement célébrée lors de la messe, mais aussi de toutes nos vies, des sacrements de l’Alliance. Le signe de l’Alliance, c’est ce projet de Dieu de vivre avec l’humanité, de vivre en communion avec nous. Pour un chrétien, ce qui s’oppose à l’exclusion ce n’est pas l’inclusion mais la communion. Lutter contre l’exclusion c’est être des médiateurs de la communion.

Conclusion

Le Christ nous invite à entrer dans l’Eucharistie non pas en spectateurs, mais en acteurs de communion, acteurs avec Lui de ce travail de mémoire, de ce mystère de la rédemption.

« Reste avec nous Seigneur », parce que nous savons que cette communion, ce maintenant avec Dieu, nous permet d’être heureux et d’avancer dans l’action de grâce et dans la louange.

De Gilles Rebèche, Diacre de Toulon, Conférence « Mardi de Lérins » du 19 juillet 2005

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