La dimension spirituelle du soin : (3) prendre en considération la nature spirituelle

Envisager une prise en charge globale complète implique de considérer que l’homme, soignant comme bénéficiaire du soin, est un être biopsychosocial dont les besoins corporels requièrent de ne pas être dissociés des besoins psychologiques et sociaux.

Prendre en considération la nature spirituelle

Envisager une prise en charge globale complète implique de considérer que l’homme, soignant comme bénéficiaire du soin, est un être bio psychosocial dont les besoins corporels requièrent de ne pas être dissociés des besoins psychologiques et sociaux. Il faut oser aller plus loin et considérer qu’il est aussi bel et bien un être spirituel ouvert à l’expérience intérieure, consentant à son mystère, confronté à l’énigme d’avoir à souffrir, à mourir, cherchant un sens à son histoire.

Face à des tendances lourdes qui façonnent une humanité déshumanisée, l’enjeu consiste donc à développer une vision de l’homme sous son angle spirituel. Continuer à faire progresser le soin, c’est chercher comment prendre en compte la nature spirituelle de l’homme. Donner du sens au soignant, c’est lui reconnaître une vie spirituelle.

Avant d’aller plus loin, des confusions éventuelles doivent être levées. La spiritualité n’est pas de la « psy ». Elle n’est pas non plus une thérapie. Dans un monde où tous les problèmes de l’existence sont perçus comme des motifs de thérapie, la « consommation thérapeutique » atteint des records inégalés de diversité et d’imagination : de la zoothérapie à la macrobiotique et du rire à l’irrigation du côlon, tout est thérapie, et la spiritualité n’y échappe pas. Si la finalité de la spiritualité n’est pas d’abord thérapeutique, les bénéfices qu’elle apporte à la personne malade, à sa guérison et à la gestion du stress sont largement démontrés. La spiritualité n’est en outre plus synonyme de religieux. Tout être humain est de nature spirituelle, il peut ou non avoir une religion. Il peut vivre sa religion de manière spirituelle ; il peut également la vivre de manière non spirituelle. Il peut donc y avoir du religieux sans spirituel et réciproquement.

Aujourd’hui, les soignants sont convoqués à s’engager sur la voie de la prise en considération de la nature spirituelle de l’Homme. Mais une vraie diversité de sensibilités spirituelles existe. De quelle spiritualité parler : celle du monachisme chrétien, du soufisme musulman, de l’hassidisme juif, du yoga indien, du zen japonais, du bouddhisme tibétain, de l’animisme amérindien ? Celle avec Dieu ou celle sans Dieu ? Au singulier ou au pluriel ?

Schématiquement, trois spiritualités peuvent être distinguées : celles s’appuyant sur une tradition religieuse, celles développant une relation à Dieu en dehors de toute institution et enfin celles ne se référant ni à Dieu ni à une institution.

La spiritualité religieuse se caractérise par un rattachement à une institution dotée d’une doctrine ayant surmonté l’épreuve du temps et interpellant par une parole venue d’ailleurs. Elle repose sur des textes sources et une communauté. L’accompagnement par un aîné dans la foi considéré comme qualifié est encouragé. La prière, l’intériorité, le dialogue avec Dieu font partie des pratiques traditionnelles. Le monde est envisagé dans une perspective de salut. Le christianisme avec notamment saint François de Sales, Don Bosco et ses Salésiens ou Ignace de Loyola avec à sa suite les Jésuites, ouvrent encore aujourd’hui la voie d’une spiritualité pour les laïcs bien ancrée dans l’institution ecclésiale. Les figures engagées dans le soin et le service s’étant appuyées sur cette spiritualité ne manquent pas : hommes ou femmes, historiques ou contemporains, laïcs ou religieux. L’abbé Pierre, Sœur Emmanuelle et tant d’innombrables anonymes nous le rappellent. Mère Teresa était de ceux qui trouvaient la source des soins qu’elle prodiguait dans l’intimité avec Dieu. Dans sa Lettre pour le Carême 1996, elle écrivait à ses collaborateurs laïques : « Nous avons besoin de ce lien intime avec Dieu dans notre vie quotidienne. Et comment pouvons-nous l’obtenir ? À travers la prière. »

D’autres itinéraires de transcendance conduisant à une authentique expérience de Dieu en dehors de l’institution sont possibles. Elle est alors qualifiée de verticale (Descouleurs). Parmi beaucoup d’autres, deux grandes figures du XXe siècle émergent et éclairent cette problématique des chercheurs de Dieu dans le monde moderne. Deux femmes qui ont vécu la tragédie de la seconde guerre mondiale et qui en sont mortes : Simone Weil et Etty Hillesum. Elles témoignent surtout du fait que la relation à Dieu peut s’établir et même se développer en dehors des médiations de l’institution.

La démarche spirituelle de Simone Weil a d’abord pris la forme d’une quête de la vérité qui l’a tout entière mobilisée. Elle la conduira vers la foi et aussi vers une solidarité sans faille avec les pauvres. Son Journal d’usine en témoigne : « J’adhère totalement aux mystères de la foi chrétienne. Mais je suis retenue hors de l’Église par des difficultés irréductibles, je le crains d’ordre philosophique, concernant non pas ces mystères eux-mêmes, mais les précisions dont l’Église a cru devoir les entourer au cours des siècles. » Cette grande figure mystique de Simone Weil est révélatrice d’un cheminement spirituel en marge de l’institution, d’une expérience de Dieu vécue au cœur des engagements, sociaux et politiques.

Elle considère qu’« on mesure la quantité de religion d’une époque à sa qualité d’attention » (Weil). Elle nous indique là le caractère religieux d’une vraie attention à l’autre, comme si le soin de l’autre devait, selon l’expression consacrée, se faire « religieusement ».

Etty Hillesum est contemporaine de Simone Weil. C’est probablement sa rencontre avec un psychologue, Julius Spier, qui l’amènera à découvrir les chemins de l’intériorité et la recherche de sa propre cohérence. « Il faut que je m’explique avec moi-même » ; « Je dois continuer à être à l’écoute de moi-même, à écouter au-dedans de moi » (Hillesum). Et ce cheminement intérieur la conduira à la reconnaissance de la présence de Dieu. Cette expérience de l’intériorité et cette reconnaissance de la présence de Dieu lui feront développer un dialogue familier avec Lui mais aussi des moments d’adoration, en marge de toute religion établie. Bien loin de provoquer un repli sur elle-même ou une fuite du monde, l’approfondissement de son intériorité engagera un développement de son altérité. Présence à Dieu et, dans le même mouvement, présence engagée auprès des siens persécutés, c’est de sa propre initiative qu’elle entrera au camp de Westerbork pour y assurer un « service d’aide sociale ». Elle mourra à Auschwitz le 30 novembre 1943, la même année que Simone Weil.

Ces deux hautes figures de ce siècle de fer, parmi bien d’autres, ont contribué à sauver la nature spirituelle de l’Homme. Mais la spiritualité peut aussi être vécue dans un itinéraire de transcendance horizontale. L’homme assume et approfondit sa dimension d’éternité, de plénitude, consentant à la part de divin qui est en lui, cherchant à vivre l’absolu ici et maintenant. Un grand nombre de nos contemporains vivent une spiritualité individuellement, hors de tout encadrement institutionnel ou de tout lien avec une instance religieuse. Ce refus pratique de toute médiation, cette valorisation de la liberté intérieure et de l’autonomie de l’itinéraire personnel caractérisent la spiritualité laïque (Descouleurs). Une spiritualité sans Dieu, sans religion, sans dogme, sans croyance ni acte de foi ; on pourrait dire aussi une spiritualité séculière qui fait l’intégration entre l’athéisme et ce besoin d’expérimenter une réalité transcendante qui dépasse l’individu. Une parole d’un des héros de La peste de Camus peut caractériser la démarche spirituelle de cette catégorie de chercheurs de sens : « Être saint sans Dieu. » Dans ce cas, l’homme se retrouve seul pour résoudre la question du sens. Comme le soulignent fortement Luc Ferry et André Comte-Sponville dans leur livre La sagesse des modernes (Ferry), « c’est dans la philosophie de l’esprit que l’on trouve une réponse à la question du sens ». Cet ouvrage est la confrontation de deux inspirations contrastées sur une possible spiritualité laïque. Ici l’intériorité n’ouvre pas à la reconnaissance de l’Autre transcendant, au monde du divin, mais sur « l’absolu ici et maintenant, une transcendance dans l’immanence ». Dans la société sécularisée, la spiritualité laïque authentique selon Luc Ferry « s’est débarrassée de ses oripeaux théologiques ». C’est à l’intérieur de l’homme — et non en dehors de lui ou au-delà de lui — que la transcendance peut être approchée. « Il faut supposer en eux [les hommes] quelque chose de sacré ou bien accepter de les réduire à l’animalité » (Ferry-b).

Luc Ferry repère dans la société contemporaine de nombreux signes qui expriment ce caractère sacré de l’homme, notamment toutes les formes d’engagement « humanitaire » au service de la vie de l’homme et du respect de sa dignité. « Il s’agit simplement de ne pas occulter ces aspirations qui, au sein de toutes nos relations, révèlent une dimension sacrée. Sans ce sacré-là, sans cet absolu-là, notre vie n’aurait strictement aucun sens. »

Le philosophe André Comte-Sponville, dans son livre L’esprit de l’athéisme (Comte-Sponville-b), invite à ne pas confondre l’athéisme avec le nihilisme. Il tente d’élaborer une spiritualité sans Dieu ni religion : « Les athées doivent inventer une spiritualité en accord avec la laïcité. » Ailleurs, il professe : « Je suis athée, matérialiste, rationaliste. Mais ce n’est pas une raison pour renoncer à toute vie spirituelle. Ce n’est pas parce que je suis athée que je vais me « châtrer » l’âme ! Lorsqu’on est athée on a aussi besoin d’une vie spirituelle ! »

La spiritualité observable dans notre société a été pendant des siècles la religion chrétienne, rendant synonymes « religion » et « spiritualité ». Or notre meilleure connaissance de l’Orient bouddhiste ou taoïste nous fait découvrir qu’il existe d’autres spiritualités qui ne sont pas des religions au sens occidental du terme, c’est-à-dire des croyances en Dieu, mais plutôt des sagesses.

Il ne s’agit pas dans ce tableau de promouvoir un quelconque syncrétisme ; non plus de tenter un consensus mou spiritualisant ; ni même de se projeter dans un œcuménisme « spirituellement correct ». Ces sensibilités ont des histoires, des contenus et des perspectives différents qui ne les rendent pas solubles ou confondables. Le christianisme par exemple ouvre une espérance tout à fait inédite et inouïe d’un horizon à la mort, conditionnant une éthique de respect de la vie de la conception à la mort naturelle. Les moines de Tibhrine, présentés dans le film Des hommes et des dieux de Xavier Beauvois, vivent de la charité fraternelle et de cette espérance en Dieu. Sans désirer la mort, ils y consentent en la situant dans la trajectoire de leur vie. La dernière image les montre s’enfonçant dans la brume et la neige, dans le mystère et la pureté d’une nouvelle naissance.

En revanche, des points de convergence apparaissent sur une vision de l’homme assumant sa part de nature spirituelle. Se dégagent aussi des repères communs tels que le réel comme mystère, l’impossibilité de prouver l’existence ou l’inexistence de Dieu, la priorité de l’amour, le respect mutuel sans mépris ni condescendance entre croyants et non-croyants, la défense de la laïcité politique, la lutte contre les obscurantismes et fanatismes de tous bords religieux comme séculiers (Fossion).

Dans le monde des soignants, la ligne de partage n’est plus tant entre croyants et non-croyants — qui peut d’ailleurs s’affirmer comme tel ? — ou religieux et laïcs. Elle se situe davantage entre les tenants d’un Homme réduit à son utilité et ceux qui lui attribuent une dignité sans condition ; entre ceux qui promeuvent une humanité seule maîtresse d’elle-même et ceux qui l’envisagent avec une part de mystère ; entre les tenants de personnes qui sont leurs propres sources et fins et ceux qui consentent à une présence qui les dépasse.

La spiritualité vient du mot latin spiritus qui veut dire souffle, que les Grecs nommaient pneuma. Elle renvoie au souffle et, au-delà, à la respiration. On respire, quand on inspire et que l’on expire. On vit alors de l’esprit et dans l’esprit. On est inspiré et on inspire…

Le spirituel est l’inspiration ou le mouvement intérieur d’une personne, c’est-à-dire ce qui l’appelle à vivre, ce qui lui permet de respirer, de résister, d’espérer. Cette inspiration amène la personne à envisager les questions fondamentales du vivant : le commencement, le sens et l’accomplissement de la vie. Elle prend la suite de ce qui est l’inachevé, l’inaccompli, l’incomplet en l’Homme. Honorer la dimension spirituelle d’une personne, c’est donc avant tout se tenir dans une posture qui ne réduit jamais une personne à sa pathologie ou sa situation sociale mais qui consent à entendre le « souffle » d’un être : son espoir et son angoisse, ses interrogations fondamentales et ses attentes, ses convictions et ses révoltes, ses liens et ses solitudes. Cette attention au souffle de l’autre confronte radicalement à l’altérité, avec ses ombres et ses lumières.

La nature spirituelle n’est pas spécifique aux personnes souffrantes. « On mesure vite qu’elle vient également déborder le champ, pourtant emblématique, des soins palliatifs et de la fin de vie, pour toucher finalement à toute relation humaine, dès lors que celle-ci tente d’être une alliance toute simple entre deux vulnérabilités assoiffées », affirme Tanguy Chatel, sociologue de la laïcité et des religions (Chatel). C’est peut-être justement ce qui la caractérise : de renvoyer à des considérations d’une commune humanité. Mais le vécu de l’exclusion, de la maladie, de l’approche de la mort, d’une relation de dépendance peut l’exacerber. C’est peut-être pourquoi la spiritualité des plus fragiles est parfois étonnante… La souffrance, et donc aussi le soin qui l’approche, sont des expériences fondamentalement spirituelles. Tout comme la souffrance, la spiritualité est indissociable de l’expérience humaine. Il reste cependant plus facile de tourner le dos à la spiritualité qu’à la souffrance qui s’impose à nous.

Aujourd’hui, la dimension spirituelle est généralement comprise comme une confrontation à la recherche du sens. À défaut de mieux, certains la qualifient d’existentielle et la considèrent universelle. Elle conduit l’homme à s’interroger sur le sens de la vie, sur les épreuves et la mort. Cette dimension cherche un but, un sens, une source. Elle désire croire, aimer, pardonner, espère un au-delà des circonstances, une façon de traverser l’expérience présente.

Certains parlent « de niveau de conscience, d’une disponibilité aux exigences intérieures, d’un radical affranchissement du matérialisme, une orientation de sa vie en fonction d’un absolu qui peut prendre la forme d’une cause sociale ou politique, d’une recherche du beau ou du vrai, d’un service à l’humain. On peut parler de spirituel quand on dépasse l’ordre des considérations purement utilitaires et immédiates, pour accéder au domaine de l’altruisme, de la gratuité, de la liberté intérieure, de la contemplation » (Conseil supérieur de l’éducation).

Elle est l’aspiration à l’élévation des matérialistes, la grâce des religieux, le rapport à la transcendance des philosophes.

Elle s’entend à travers des questionnements : « Pourquoi ça, pourquoi moi, pourquoi maintenant, pourquoi, pour quoi faire ? Pourquoi vit-on, est-ce que ça a encore un sens tout ça ? Qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ça ? Qu’est-ce qui m’arrive là ? D’où ça vient, à quoi ça sert ? » On la repère par des affirmations aussi concernant des valeurs, des croyances ou des espoirs : « Je ne vais pas à la messe mais je suis croyant », « Je ne suis pas un saint mais je sais pardonner », « Ce qui compte dans ma vie c’est que j’ai toujours été fidèle à ma femme ».

Elle se dit dans des récits où il est question de transcendance, de beauté, de réconciliation, de paix, de vie. Elle se demande comment apporter du bon dans le mal, du beau, dans la laideur, du vrai dans le mensonge, de la vie dans la mort ?

Une personne de la rue accompagnée depuis plusieurs mois confiera à un de ses accompagnants : « Même si je crève dans la rue maintenant, je crèverai vivant. »

La recherche de sens a été abondamment identifiée comme une priorité (Piveteau). Jean-Baptiste de Foucauld explicite dans un ouvrage salutaire récent, « L’abondance frugale », comment l’organiser : soutenir sa quête individuelle, l’appuyer sur le patrimoine symbolique de l’humanité et mettre en place un travail collectif sur le sens (Foucauld).

Il encourage ainsi à un travail régulier personnel d’intériorité. Il propose des partages avec un groupe de pairs autour de questions du sens. Le rattachement à une institution dotée d’un corps de doctrine ayant surmonté l’épreuve du temps est pour lui un atout. Il prône dans cette recherche l’ouverture à diverses traditions spirituelles ou religieuses. Il appelle les institutions d’éducation, les organisations religieuses à y contribuer, et les pouvoirs publics à le permettre. Il montre comment la philosophie, l’art, la culture, les spiritualités, les religions doivent être considérés comme un patrimoine commun. À ce titre, ils doivent être recensés, transmis et diffusés. Il est donc essentiel que les patrimoines religieux et spirituels soient enseignés. Tenter d’accompagner la souffrance dans sa dimension spirituelle, c’est d’abord reconnaître ce besoin irrésolu de sens qui se tient au cœur de l’homme. C’est pour le soignant assumer la nature spirituelle de la personne qu’il accompagne et la sienne propre.

De Jean-Guilhem Xerri, extrait du livre : « Le soin dans tous ses états »

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