Souffrance et mort interrogent ta foi ?

 
Notre humanité tient à la conscience que nous avons du « prix » de notre existence et à la conscience du caractère incontournable de la mort. Nous portons en nous un rêve d’immortalité et nous n’avançons dans la vie qu’en assumant nos souffrances et en accompagnant ceux que nous aimons dans la séparation inexorable de la mort. Or nous vivons ces réalités au nom d’une foi dont le centre, le « kérygme », est la mort-résurrection du Christ. Nous savons que la veille de sa mort, le Christ a vécu les affres de la souffrance à Gethsémani. N’est-il pas celui qui peut nous aider à vivre ces expériences humaines ?

  • Poser la question, c’est dire que le silence n’est pas suffisant ! Même si devant certaines situations, nous ne savons pas quoi dire… Même si l’attitude stoïque invite au silence…
  • Poser l’interrogation, c’est aussi reconnaître que toute parole n’est pas bonne à dire ! Nous savons combien certaines paroles peuvent blesser…
  • Il ne faut jamais vouloir se mettre à la place de l’autre ! Que veut dire : « Je vous comprends » ?… Même si j’ai vécu quelque chose de semblable (jamais identique !). Il n’y a de relation vraie que dans l’altérité reconnue et acceptée.
  • Il ne faut pas chercher à calmer ou à rassurer ! Qui veut-on rassurer : l’autre ou nous ? Nous avons aussi peur de nous sentir coupables par la suite…
  • L’épreuve remet en question : soi et ses idées, sa relation aux autres, sa relation à Dieu ! Claire Marin écrit dans son livre « Hors de moi » : « La maladie est dépossession physique et effondrement mental ! »
  • Dans l’épreuve, il n’y a pas de raison, de logique… il y a violence ! Par-delà la colère et la sidération, il faut essayer de donner du sens à ce que l’on vit…
  • Nous pouvons vivre autour de la souffrance et de la mort des moments relationnels forts.

A – Que dire de ta souffrance ?

Souvenons-nous de Mgr Veuillot, à la veille de sa mort, demandant à ses prêtres de ne pas parler de la souffrance… « Car nous ne savons pas de quoi nous parlons. », affirmait-il. X. Thévenot précisait : « La souffrance n’existe pas, il n’y a que des personnes souffrantes ». Le verbe « souffrir» s’applique à la douleur et à la souffrance. Je souhaite les distinguer, même si, dans l’une comme dans l’autre, il y a une totale subjectivité (et donc pas de comparaison possible). La douleur est un ressenti physique (ou psychique). Elle détruit l’humanité de l’homme, .. et n’a pas de vertu ! Elle doit être soignée et combattue dans la mesure du possible. Dans la traversée de la douleur, je dis : «J’aimai», dans la traversée de la souffrance j’ose dire : «Je suis mal. »

La souffrance est une résonance affective et psychologique. Elle n’est pas toujours liée à une douleur. Elle dépend de ma qualité d’amour, et révèle cet amour. Elle dit quelque chose de profond de la personne (le sens de la vie). Elle est à écouter (pour permettre à l’autre de mettre des mots sur elle). La souffrance est éprouvée comme une déchirure. L’évènement vient briser une harmonie, une certaine paix, en soi, mais aussi dans notre relation aux autres et au monde. Elle est un démenti du sens a priori que nous donnons à la réalité. Cette brisure remet en question un équilibre et pose la douloureuse question du « pourquoi moi ? ». Un sentiment d’injustice qui révèle, au fond de nous, un désir de justice. Ce sentiment apparaît d’autant plus fort que l’événement advient sans raisons évidentes. Comme si le mal avait besoin d’être justifié.

La justification qui vient à l’esprit est celle d’une faute antérieure. La sienne propre ou celle d’un ancêtre. « Les pères ont mangé du raisin vert et les dents des enfants ont été agacées » (Ex 18, 2). Le peuple d’Israël a connu cette tentation d’expliquer le malheur ou la souffrance par des fautes antérieures. La punition est perçue comme pédagogique et nourrit la mémoire (pour ne plus recommencer). Nous savons que Job se révoltera contre cette conception de la rétribution. Nous savons aussi que Jésus de Nazareth s’élève contre la facilité qui consiste à dire que les malheurs sont la conséquence des péchés. Il est très clair, en St jean 9, devant l’aveugle-né. Nous sentons ce que cette manière de voir porte comme attitude superstitieuse qui emprisonne dans le mal. Nous savons aussi combien cette attitude peut conduire un jour ou l’autre au refus de ce Dieu.

Ce discours sur le sens de la souffrance a eu une grande place dans la réflexion chrétienne. Dieu connaissait ce mal, il le permettait. La souffrance était un lieu de rédemption, puisque le Christ nous avait sauvés sur le bois de la Croix. L’intensité des souffrances subies (avec la permission du Père) par le Fils nous rendait débiteurs à vie envers Dieu et chacune de nos souffrances devenait un chemin de sanctification… Nous voyons bien que cette insistance sur les souffrances (nous pensons au Serviteur souffrant d’Isaïe 53) ne prenait pas assez en compte la démarche d’amour qui conduit le Christ au Don de sa vie. « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime, » C’est l’amour absolu qui fait advenir le salut pour tous les hommes. En cela s’accomplit la Parole du Seigneur : « C’est la miséricorde que je veux et non tes sacrifices » (Osée 6, 6), parole reprise par Jésus. Pour St Paul, c’est le mystère de « mort-résurrection » du Christ et non les modalités de la passion qui nous sauve de la mort du péché.

Lorsque nous quittons le discours de la rétribution et donc de la punition, nous demeurons affrontés à ce mal, à cette souffrance qui nous isole et nous brise. Certains ont voulu l’intégrer dans un univers où s’affrontent un dieu du bien et un dieu du mal. Tout laisserait d’ailleurs penser que le Mal l’emporte dans « ce » monde. Il faudrait donc s’y résigner ou entrer dans une révolte contre Dieu qui ne supprime pas la question du mal. Ce combat stérile peut nourrir en nous la résignation. Je peux en vouloir à Dieu ou même ne plus croire en lui, cela ne supprime pas la question du mal et de l’affrontement à la souffrance.

Si la souffrance vient heurter en profondeur l’identité d’une personne, ne faut-il pas partir de cette vie blessée pour traverser le mal ? Cette envie de vivre est l’écho en nous de la présence divine. C’est le sens de la question de Jésus dans L’Évangile : «Que veux-tu que je fasse pour toi ? ». appel à la confiance, à la foi en la vie, au désir de vivre,… La souffrance est révélatrice du chemin que chacun de nous est invité à faire pour devenir pleinement lui-même. Construire l’homme intérieur comme le dit St Paul, La souffrance n’est pas voulue, comme telle, par Dieu. Le mal n’est pas programmé pour éprouver l’homme. St Jacques dit d’ailleurs fort justement: « Que nul, quand il est tenté, ne dise : Ma tentation vient de Dieu. car Dieu ne peut être tenté de faire le mal et ne tente personne. »

Il n’y a pas de sens a priori du mal dans notre vie ou dans la vie du monde. Il revient à l’homme de faire advenir du sens, de la vie, y compris dans le mal, la souffrance, La souffrance fait partie de la vie, comme la mort. On en triomphe en vivant l’une comme l’autre. Mais, nul ne peut, seul, traverser la souffrance. Il importe d’écouter cette souffrance, de lui donner du temps pour se dire. Mon silence permet à l’autre de dire sa souffrance, de l’inscrire dans sa vie. L’écoute est signe de vie et d’amour. Le Dieu de Jésus Christ est au fond de la vie face au mal, il n’est pas extérieur à la souffrance. En son Fils, il est venu la vivre et s’il fait en nous sa demeure, c’est bien pour vivre avec nous le mystère de notre propre vie. Dieu plus intime à nous que nous-mêmes; y compris au cœur de la souffrance et dans l’affrontement au mal. Ne pas entrer dans la désespérance, mais accepter de devenir dans ses limites et ses vulnérabilités.

Ce qui a été donné de plus grand à l’homme est le sens de ses limites. C’est le refus des limites qui fait rêver de toute puissance et engendre le désespoir. Chacun est appelé à devenir ce qu’il est, en vérité. Cette naissance à la vie est le fruit de toute une vie lorsque nous prenons conscience que nous grandissons dans l’être et non dans l’avoir. Nous comprenons alors pourquoi le Christ demande à celui qui veut le suivre de renoncer à ce qu’il a (et non à ce qu’il est !). C’est en allant au plus profond, au plus secret, de ce que je suis, que je prends la pleine mesure de la présence en moi de celui qui a dit : « je suis». Par le don qu’il fait de sa vie, le Fils entre dans la Vie. Il nous dit qu’il faut mourir pour vivre. La souffrance est affaire de foi; non seulement Dieu n’en est pas absent, mais il s’y dit en vérité, comme force de vie en nous. En ce sens l’une des missions prioritaires pour les chrétiens est la présence à ceux qui souffrent. Dans le silence et l’écoute, ils témoigneront d’un Dieu qui fait route avec l’homme et lui donne sa vie. Cette vie prend forme sacramentelle pour les croyants, là où Dieu se livre entre nos mains pour faire de nous des vivants.

B – Regarder ta mort en face

Notre société fuit la mort. Elle la gomme de l’existence. On a pu parler de la « mort volée » ! Nous vivons comme un déni contemporain de la réalité de la mort. Désormais en France 58 % des personnes meurent dans un établissement de santé. Et 27 % à domicile. À l’hôpital comme ailleurs, la mort reste un tabou et son évocation met mal à l’aise. A l’exception des réanimateurs ou des responsables de soins palliatifs qui la fréquentent tous les jours et se sont forgés des comportements adaptés, le personnel hospitalier, et notamment médical, la vit comme un échec : il souhaite rarement s’appesantir ou communiquer sur le sujet. La prise en charge de la mort ne figure pas explicitement parmi les missions de l’hôpital. Dans le code de la santé publique, elle n’est abordée qu’à partir de questions juridiques particulières, au chapitre des prélèvements d’organes, ou comme un simple mode de sortie de l’hôpital, voire en tant que complication iatrogène, mais jamais en tant que futur inéluctable de l’espèce humaine.

Vous savez, sans doute, que pendant longtemps, la «belle mort» était celle que l’on préparait, que l’on voyait venir. Pour nous aujourd’hui, elle est celle qui nous surprend dans notre sommeil (« il ne s’est pas vu mourir… heureusement ! »). Certains voudraient même effacer la mort… au moins du langage. L’aseptiser pour qu’elle cesse de nous rappeler quelque chose de fondamental: notre finitude. L’accompagnement des mourants nous a permis d’avancer dans la prise en compte de la dimension sociale de la mort. C’est le rapport à l’autre dans la perspective de la temporalité humaine qui se trouve engagé dans l’accompagnement. L’existence – vivre avec autrui – suppose de composer avec la mort comme dimension de la vie vécue, c’est-à-dire non maîtrisée.

Accompagner l’homme dans sa fin de vie est devenue une exigence éthique incontournable. Nous savons que la dignité du malade en fin de vie est une préoccupation telle que certains peuvent en pervertir la réflexion et demander un « mourir dans la dignité » qui sous-entend la mise en place de pratiques euthanasiques. La dignité ne saurait être confondue avec la liberté de l’autodétermination (le « c’est mon choix »). Elle est celle de l’homme vivant, elle est indisponible. Elle est aussi au cœur de notre responsabilité collective. Accompagner, c’est, comme le dit Léon Burdin dans le titre d’un livre : « Parler la mort », mettre des mots sur l’indicible. Ne pas nier la rupture, qui ne peut être que douloureuse pour chacun… Mais c’est aussi laisser l’autre s’en aller… Cet accompagnement devrait pouvoir se vivre par chacun en respectant la sidération de l’événement, en permettant aux mots de se chercher pour partager la souffrance vécue. Car la mort des autres interroge toujours notre rapport à notre propre mort. La Loi Léonetti nous a heureusement rappelé que le maintien de la vie n’était pas une fin en soi (Pie XII l’avait dit en 1957). Elle pose le refus de l’acharnement thérapeutique, nous invitant à distinguer clairement le « laisser mourir » et le « faire mourir »

« On ne peut plus supporter la présence de la mort car il est désormais admis que la vie est toujours heureuse ou doit toujours en avoir l’air. C’est la nécessité du bonheur, le devoir moral et l’obligation sociale de contribuer au bonheur collectif, en évitant toute cause de tristesse, en ayant l’air toujours heureux même si on est au fond de la détresse. La mort est devenue l’innommable. Tout se passe comme si, ni toi, ni ceux qui me sont chers, nous n’étions plus mortels… Et, surprise, notre vie n’en est pas pour autant dilatée. » (P. Ariès).

Dans l’Évangile, Jésus partage avec nous cette expérience de la souffrance et de la mort. Il meurt vraiment. St Paul dira aux Corinthiens : « Je ne veux rien savoir parmi vous que Jésus Christ, et Jésus Christ crucifié ». Il annonce sa mort et la voit venir. Sa proximité avec la mort le conduira à dire : « Mon Dieu pourquoi m’as-tu abandonné?» et « Entre tes mains, je remets mon esprit »… À nous, comme au bon larron, il ouvre le paradis, la rencontre de Dieu à travers la mort.

C – Quelle attitude adopter ?

La première attitude à vivre est la vulnérabilité. Elle est active. Elle se veut partage d’humanité. Accueillir l’autre en moi, lui donner hospitalité. La générosité fait de la fragilité un chemin. Pour exprimer notre vulnérabilité, il importe de se faire proche. C’est le choix qui fait l’homme libre (Dieu au chapitre 30 du Deutéronome appelle l’homme à faire le choix de la vie). Faire un choix, c’est donner priorité et donc manquer (autre chose). Le choix n’est pas une pensée (pieuse) mais une action, un faire. Souvenons-nous de St jean qui invite à aimer « non pas en paroles et par des discours, mais par des actes et en vérité ». Il ne suffit pas de voir… même s’il est important de voir. Il faut se sentir impliqué, concerné.

Mais s’approcher ne va pas de soi. Qu’est-ce qui me touche réellement ? Il est urgent, dans un monde qui ne cesse de nous montrer la misère au quotidien, de ne pas se laisser gagner par l’indifférence. Trop d’informations tuent l’information ! Il faut se mouiller (se jeter à l’eau) et par là même vivre son baptême (c’est le sens du mot en grec). Il faut s’approcher, entrer dans l’espace de l’autre… et ce n’est pas évident. Savoir respecter le mystère de l’autre. Ne pas être envahissant. Trop d’affectivité peut devenir insupportable… Tenir la juste distance: qui manifeste l’intérêt et respecte l’altérité de l’autre (son espace vital). Nous devons toujours faire attention à l’inégalité intrinsèque de toute aide. Nous sommes dans une relation d’entraide où nous recevons autant que nous donnons. L’autre n’a pas plus besoin de nous que nous avons besoin de lui. La vraie pauvreté est de savoir recevoir !

Dans un univers marqué par la toute-puissance de la technique, la médecine, transformée en science du corps, peut perdre le contact avec l’humain. L’être humain est digne de respect jusqu’au bout de la vie, quelle que soit sa dégradation physique et mentale. Le « prendre soin », qui tente de laisser émerger l’espace du désir, instaure un rapport de sujet à sujet et non un rapport de sujétion. Comme le dit Marie de Hennezel : « La pitié, c’est ce que l’on ressent lorsqu’on se sent en position de force, en face d’un plus faible, la tendresse, c’est ce que l’on éprouve lorsque l’on rejoint l’autre dans ce qui fait vraiment notre humanité ». Le prendre soin conduit à reconnaître l’autre comme sujet de sa propre histoire et des décisions le concernant.

Prendre soin de l’homme atteint dans son intégrité physique ou psychique, c’est aussi être témoin d’une espérance au cœur de la souffrance spirituelle. Nous savons bien que la compassion n’appelle pas des réponses toutes faites ou des discours théoriques. Elle est commune acceptation de la fragilité de l’existence, partage de vulnérabilités, et, pour le chrétien, la possibilité de confesser que Dieu se dit dans cette fragilité qu’il a épousé en Jésus Christ.

Tout l’agir du Christ est un combat contre ce qui opprime l’homme. Les guérisons de l’Évangile sont des chemins de révélation de chacun à soi-même (« Ta foi t’a sauvé ! »). Bruno Chenu écrit : « La souffrance est un scandale. Tout le ministère de Jésus est un combat pour l’intégrité de l’homme, une pratique de la guérison. Le règne de Dieu ne connaîtra ni deuil, ni cri, ni souffrance. La souffrance n’a pas de valeur en soi, elle déshumanise ». Le Christ lui-même ne fuit pas le réel… il l’affronte… jusqu’à Gethsémani… Ce qui nous sauve en Christ, c’est sa fidélité à l’amour de son Père. C’est l’amour qui est rédempteur (libérant) et non la douleur ! Le Christ dans l’affrontement de la souffrance et de la mort n’est ni stoïque (cf. Socrate), ni narcissique (centré sur lui), ni agressif (contre ses bourreaux)… Il ne fait pas de théorie sur la souffrance… Il est « humain » jusqu’au bout… Il ouvre un pardon et un avenir. Il peut enfin dire : « Tout est accompli » (Jean 19, 30).

Ceci est à rapprocher à ce que disait Simone Weil : « L’extrême grandeur du christianisme vient de ce qu’il ne cherche pas un remède surnaturel contre la souffrance, mais un usage surnaturel de la souffrance ». À la suite du Christ, la souffrance peut être habitée comme un espace de vérité qui nous fait advenir dans la relation, aux autres et à Dieu. La lettre apostolique « Salvifici Doloris», écrite par Jean-Paul II, parle d’une souffrance qui sauve l’homme en le rapprochant de la passion du Christ…

D – Vivre et mourir dignement

Nous avons parfois l’impression que les mots disent les réalités et nous découvrons que telle valeur évidente prête le flanc à des interprétations opposées. Le discours des valeurs peut satisfaire a priori mais il dévoile rapidement sa fragilité ; les valeurs sont des concepts qui peuvent se révéler des « valises » vides… c’est la responsabilité dans les choix pratiques qui dit le coût réel d’une orientation. Il en va ainsi du mot dignité. La dignité humaine est au cœur de bien des affirmations, depuis la déclaration universelle des droits de l’homme. Qui oserait dire le contraire ? Mais derrière l’affirmation, il peut être utile de regarder les comportements au quotidien. La pensée occidentale a clairement posé la dignité intrinsèque de la personne humaine dans l’universalité d’un principe. Or nous savons que ce qui est premier dans l’expérience, ce n’est pas ce principe, mais à l’inverse l’affirmation d’une dignité qui est liée aux compétences ou aux apparences. Dans parlons de la dignité d’une personne dans son comportement social. Nous manifestons des égards à certaines personnes plus qu’à d’autres en fonction d’un système social très hiérarchisé. Notre système économique laisse sur le bord du chemin bien des personnes, sans provoquer notre révolte. Je pense même que le mouvement des « indignés » qui traverse les cultures nous rappelle que dans de nombreuses situations, la dignité humaine est bafouée.

En dépit des pétitions de principe et de notre désir d’être à la pointe du combat démocratique, nous prenons la mesure d’un (grand) écart entre nos convictions et la réalité. Car si le choix dit la force d’une valeur, nous touchons du doigt la réalité économique qui nous conduit à accepter les dures lois de la compétition, de la concurrence, de la rentabilité et disons plus largement d’une éthique utilitariste. Nous vivons dans un monde qui affirme des valeurs et a bien du mal à les vivre au quotidien. La prise en compte de l’humain apparaît souvent comme le grain de sable qui vient empêcher le système de « tourner en rond », dans une succession d’évidences. Dans la tradition prophétique, il est évident que le « système » a toujours du mal à intégrer certains questionnements. Protester de l’humain est toujours un acte de foi au sens existentiel du terme. En ce sens, le récit biblique de la création est une forme de protestation située historiquement mais qui continue de nous interpeller. En ce sens la déclaration des droits de l’homme est une forme de protestation mise à la portée de la conscience humaine pour dénoncer des évidences. Mais un texte biblique comme une déclaration universelle ont besoin d’êtres humains pour leur donner chair.

Si nous ne protestons pas de l’humain, nous risquons de voir advenir des solutions qui semblent « charitables » et pleines de compassion au détriment des plus fragiles. Nos consciences altérées par les émotions à répétition de la concurrence médiatique finissent par être anesthésiées. Nous acceptons des solutions de facilité qui nous sont présentées avec des glissements sémantiques. Donner la mort semble équivalent à laisser mourir… Interrompre une grossesse est l’expression d’une liberté… L’égalité prend le pas sur l’équité…
Cette protestation, au nom de la dignité, prend toute sa force dans la reconnaissance de la fragilité. Nous avons vu précédemment que la fragilité est un devenir partagé par tous… dans la mesure où cette fragilité est reconnue. La dignité se dit tout spécialement au cœur de la fragilité reconnue et partagée. Le Dieu des chrétiens se donne à reconnaître dans la fragilité de l’homme de Nazareth. Lorsque Pilate présente ce Galiléen bafoué et torturé, il affirme sans mesurer la force de sa parole : « Voici l’homme ! » On 19, 5). En effet, chrétiens, nous entendons cette parole comme l’invitation à voir en ce Jésus de déréliction la mesure de l’homme. La norme n’est plus l’inatteignable de la force, de la beauté, de l’intelligence, mais la radicale pauvreté du dénuement. En ce sens, l’Église doit demeurer témoin que là, et là seulement, se vérifie l’universalité d’un critère d’humanité.

Pour dire l’importance de ce critère pour le signe ecclésial aujourd’hui, je voudrais faire référence au discours de Paul VI lors de la clôture du Concile, le 7 décembre 1965. Dans sa force prophétique, il nous interroge :
« L’Eglise du Concile, il est vrai, ne s’est pas contentée de réfléchir sur sa propre nature et sur les rapports qui l’unissent à Dieu : elle s’est beaucoup occupé de l’homme, de l’homme tel qu’en réalité il se présente à notre époque : l’homme vivant, l’homme tout entier occupé de soi, l’homme qui se fait non seulement le centre de tout ce qui l’intéresse, mais qui ose se prétendre le principe et la raison dernière de toute réalité. Tout l’homme phénoménal, comme on dit de nos jours, c’est à dire avec le revêtement de ses innombrables apparences, c’est comme dressé devant l’Assemblée des Pères conciliaires, des hommes, eux aussi, tous pasteurs et frères, attentifs donc et aimants : l’homme tragique victimes de ses propres drames, l’homme qui, hier et aujourd’hui, cherche à se mettre au dessus des autres, et qui, à cause de cela, est toujours fragile et faux, égoïste et féroce ; puis l’homme insatisfait de soi, qui rit et qui pleure ; l’homme versatile, près à jouer n’importe quel rôle, et l’homme raide qui ne croit qu’à la seule réalité scientifique ; l’homme tel qu’Il est, qui pense, qui aime, qui travaille, qui attend toujours quelque chose, « l’enfant qui grandit » (Gn 49, 22), et l’homme qu’on doit considérer avec une certaine vénération à cause de l’innocence de son enfance, le mystère de sa pauvreté et sa douleur pitoyable ; l’homme individualiste et l’homme social ; l’homme « qui loue le temps passé » et l’homme qui rêve à l’avenir ; l’homme pécheur et l’homme saint ; et ainsi de suite ».

 

Extrait du livre : « La rencontre des vulnérabilités »
de Jean-Marie Onfray

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