Prendre le risque de suivre le Christ dans la fragilité de nos vies

Prendre le risque de suivre le Christ dans la fragilité de nos vies c’est vivre la mission, accepter nos fragilités et prendre ensemble le risque de l’hospitalité, recentrer nos gestes et attentions du quotidien sur le Christ, servir les plus vulnérables,…

Prendre le risque de suivre le Christ dans la fragilité de nos vies

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Force et fragilité : deux côtés pour vivre la mission

Nous sommes à la fois forts, c’est-à-dire extraordinairement créatifs dans la manière d’inventer notre existence, créatifs dans la manière d’animer la vie de nos paroisses, celle de nos quartiers, de nos familles, ou de nous investir dans les mouvements ou associations… mais ô combien fragiles dans la mise en œuvre de nos missions.

Il y a d’abord la fragilité de nos effectifs, souvent celle de nos moyens, mais aussi celle de nos santés, la fragilité de nos histoires, la fragilité de nos proches et celle de nos communautés chrétiennes. Chacun est aussi soumis aux aléas de toute existence humaine : une mutation, un déménagement, des difficultés de santé, une période de chômage, un divorce, un deuil… Un seul manque à l’appel et tout semble remis en cause. Dans cette fragilité, nous faisons cette découverte déconcertante : nous dépendons beaucoup les uns des autres.

Dépendants, nous le sommes au tout début de notre vie et nous le redevenons parfois à la fin de notre existence. C’est la fragilité du jeune enfant entièrement dépendant des soins de ses parents mais aussi celle de nos aînés qui avancent vers le grand âge. Enfin, entre ces deux âges extrêmes de la vie, autour de nous et peut-être parmi nous, il y a des gens qui doivent affronter le handicap ou assumer un temps la maladie et parfois pour le reste de leur vie.

Force et fragilité sont les deux côtés de notre vie. Force et fragilité sont complémentaires et pas forcément contradictoires. Sans doute qu’en ayant à cœur de regarder les deux côtés de la réalité ce matin, nous nous comprendrons mieux et nous comprendrons davantage notre mission en Eglise aujourd’hui.

Visitant des malades, des personnes en grande dépendance, côtoyant des personnes vivant des situations de précarité et l’exclusion, ou en expérimentant de l’intérieur la fragilité de nos équipes… nous sommes toujours renvoyés comme « en miroir » à nos propres fragilités et à nos propres peurs. Au fond de nous-mêmes, nous savons bien que nous partageons la fragilité de ceux auxquels nous sommes envoyés. Ne pensons pas que les souffrances des autres ne viennent pas réveiller nos propres blessures, nos propres fragilités et angoisses face aux incertitudes de la vie.

Notre Eglise est une « Eglise de pauvres », mais elle est tout sauf une « pauvre Eglise ». Car notre vulnérabilité nous rapproche de ceux qui risquent leur vie chaque jour et de bien des manières à travers leurs difficultés professionnelles, leurs difficultés sociales, psychologiques, familiales, ou de santé. Notre fragilité devient alors un atout : une manière d’être plus disponibles à la fragilité de l’autre, une manière de nous comprendre à partir des plus fragiles avec moins de peur, et surtout sans élever des murs entre nous.

Notre force, elle est réelle. Mais elle est plus « réaliste » encore lorsque nous acceptons nos propres fragilités, lorsque nous acceptons de compter avec Dieu et surtout de compter sur Lui. S’il s’agit de mieux intégrer la fragilité pour mieux nous comprendre et mieux comprendre notre mission dans l’Eglise, nous nous mettons alors à l’école de Saint Paul lorsqu’il disait aux Corinthiens :

Ce qu’il y a de faible dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour confondre ce qui est fort. 1 Co 1, 27 Lorsque je suis faible, c’est alors que je suis fort. 2 Co 12, 10

Accepter nos fragilités et prendre ensemble le risque de l’hospitalité

  • « Prendre le risque de suivre le Christ dans la fragilité de nos vies », c’est oser vivre pleinement notre humanité non seulement malgré nos fragilités mais aussi à travers ces fragilités. Au départ de votre engagement dans le service des autres, il y a souvent eu un événement qui est devenu le moteur de votre choix :
  • « Nous sommes saisis aux entrailles par ce qui arrive à quelqu’un, touchés par un récit, un visage, un appel. Ou encore, nous sommes indignés, révoltés, face à des situations que nous jugeons inacceptables, sentant qu’ici se joue quelque chose de crucial et qu’il en va de la dignité de notre humanité. »1

Une telle indignation par rapport aux difficultés de l’autre nécessite de l’avoir rejoint d’une manière ou d’une autre. Répondre à l’appel du plus fragile suppose d’avoir été touché par lui dans sa propre chair. Ici, la leçon du bon samaritain dans l’Evangile est intéressante : il convient d’abord de se reconnaître suffisamment proche de l’autre. La compassion ne signifie pas prendre la place de l’autre (ce qui n’est jamais possible) mais accepter d’« être avec l’autre » dans son épreuve, et devenir pour lui, d’une manière ou d’une autre, comme pour le Bon Samaritain de Luc 10, un véritable « compagnon de route ».

  • « […] Il n’est plus possible au bon samaritain qui sommeille en chacun de nous se tenir à l’extérieur du récit ; il fait désormais partie de l’histoire, en devenant ainsi le premier bénéficiaire du salut. Il se découvre « en jeu », il devient l’enjeu de l’amour de Dieu, le destinataire de l’amour des hommes commandé par l’amour même de Dieu. Plus encore le samaritain, en se faisant le prochain de l’homme blessé, se reconnaît comme solidaire de ses blessures, et comme lui-même blessé. Il n’est plus le spectateur indemne de la souffrance d’autrui. Il devient le compagnon de route d’un semblable. »2

Notre cœur doit rester ouvert à l’autre mais aussi parfois notre porte, notre table, nos emplois du temps… Accepter de rejoindre le chemin de l’autre ne signifie pas marcher à sa place, mais se faire compagnon de sa route à lui. Telle est notre mission, un service de proximité : servir d’intermédiaires pour que la vie, la joie, la paix, la réconciliation puissent grandir et circuler dans la vie des personnes que nous rencontrons, dans les paroisses que nous animons, les quartiers ou les cités où nous habitons. Et pour que nous puissions chacun(e) là où nous sommes, mais aussi tous ensemble, rompre l’isolement d’un grand malade, d’une famille en difficulté, d’une personne seule ou très âgée.

Suivre le Christ ressuscité-ressuscitant

Pour remplir cette mission de fraternité, il nous faut aussi savoir recentrer tous les petits gestes et attentions du quotidien sur le Christ. Le Christ est Ressuscité, et pour nous il est aussi « Ressuscitant » !

En effet, la résurrection du Christ n’est pas seulement une information. Pour nous chrétiens, elle est une transformation. Elle n’est pas seulement une Bonne Nouvelle à annoncer, elle est une Vie entièrement Nouvelle rendue possible par le don de Dieu, dans cette grâce qu’Il nous a fait en la personne de Jésus Christ. Christ est venu donner sa vie en Serviteur « une fois pour toute », une fois pour rendre toutes les autres fois possibles pour chacun d’entre nous.

La résurrection n’est pas non plus un événement personnel pour le salut de mon âme, mais plutôt une nouvelle manière de vivre ensemble, inaugurée par le Christ. Celle-ci concerne tout homme et tous les hommes sur cette terre.

Le terme d’ « engagement » souvent employé est synonyme de « solidarité », celui de « mission » ou de « diaconie » est spécifiquement religieux car il renvoie à notre « fraternité ». Ce terme de diaconie permet de relier ce que nous faisons pour l’autre mais aussi avec l’autre, aux gestes mêmes de Jésus. Il nous permet de relier ce que nous vivons dans vos engagements et ce que vous avons déjà reçu de l’Evangile.

Pour vivre à la hauteur de cette mission, il nous faut cultiver une véritable relation au Christ ; notamment dans la prière… Nous pouvons fort bien poser des gestes de solidarité mais c’est Jésus seul, qui nous apprendra la fraternité.

L’expérience des premiers chrétiens : l’évangile au service des plus vulnérables

Dans un livre assez récent, the Rise of Christianity, [« la montée du christianisme »] l’historien américain Rodney Stark rappelle que le christianisme était en son tout début un mouvement essentiellement urbain. Or, la réalité quotidienne des villes de l’Antiquité était effrayante. L’auteur qualifie les conditions de vie dans ces villes de « chaos social et de misère chronique ». La cause principale en était la densité démographique. En effet, à la fin du premier siècle, la ville d’Antioche, celle-là même où nous avons pris le nom de « chrétiens » pour la première fois, comptait environ 150 000 habitants rien que dans ses murs.

Par conséquent, la densité de population par mètre carré à Antioche excédait de plus de 10 % celle que nous connaissons aujourd’hui à Manhattan, en plein centre de New York avec les hauts gratte-ciels ! Résultat : les gens s’y entassaient littéralement. Et ils se débattaient dans les misères d’une promiscuité indescriptible. Contrairement à ce que l’on pense généralement, les habitants de ces villes ne s’y installaient pas pour plusieurs générations. Avec une mortalité infantile considérable, avec la brièveté de l’espérance de vie de l’époque, ces villes exigeaient au contraire un flux constant de « nouveaux venus » juste pour maintenir le niveau de la population. La cité était ainsi constituée en permanence d’un nombre important d’étrangers et d’immigrants.

Or, ces émigrés des campagnes souvent très pauvres étaient bien accueillis par les premiers chrétiens, qui eux, contrairement aux clichés, n’étaient pas pauvres du tout. Ainsi, les premiers chrétiens se trouvaient en mesure de leur apporter aide matérielle et réconfort.

« Les chrétiens ont revitalisé la vie dans les cités gréco-romaines en fournissant de nouvelles normes et de nouveaux types de relations sociales capables de répondre aux urgences et aux problèmes de la ville. Dans ces cités peuplées de sans abris et de personnes démunies, les chrétiens ont offert amour et espérance. A ces cités peuplées de nouveaux venus et d’étrangers, les chrétiens ont offert les premières bases de l’hospitalité. A ces cités habitées par les veuves et les orphelins, les chrétiens ont offert un sens nouveau et élargi de la famille »3

Depuis la mort du Christ Jésus sur une croix en Palestine, ces premiers disciples de Jésus avaient compris qu’ils se devaient de répondre à tous les « crucifiés » de leur temps. Loin de se résoudre à leurs souffrances, ils en ont compris tout le danger et l’injustice. Appelés à vivre ce qu’ils avaient intériorisé du message de Jésus et de sa prédication du Royaume, ils s’appliquaient alors à réduire la souffrance et le mal subis sur tous les fronts possibles.

Agissant ainsi, ils ont favorisé une rencontre de plus en plus large entre le message de l’Evangile et les grands centres urbains de l’époque, assurant par là même la diffusion rapide du message chrétien.

Deux images pour parler de notre vulnérabilité : la blessure et la brèche

En latin, le mot vulnus – qui a donné en français le terme de vulnérabilité – signifie à la fois la blessure mais aussi la brèche.

Il y a la blessure…

La blessure vient percer notre illusion de toute puissance. Elle est l’expression de nos manques, de nos limites, et parfois même de la fatalité. Par exemple, à travers l’épreuve de la maladie, nous comprenons soudainement dans notre corps que nous ne sommes pas « tout puissants ». Le corps se dérobe, il n’obéit plus au doigt et à l’œil. Nous nous découvrons brusquement différents, et comme dépossédés de ce qui faisait notre vie d’avant.

Cela signifie aussi que la personne malade est la seule à vivre son mal dans un monde qui continue lui à bien se porter. Ou qu’un chômeur, même bien entouré et soutenu, est seul à devoir vivre cette épreuve dans une société qui elle, continue à fonctionner normalement. Ou que l’entreprise continue à tourner mais cette fois sans lui, ou sans elle. La personne est alors la seule à devoir assumer cette nouvelle étape de sa vie, à essayer de la vivre le moins mal possible, à lui trouver finalement un sens. La blessure introduit une rupture. Une rupture dans le temps avec un « avant » et un « après », et une « profonde remise en question ». La blessure signifie donc que je suis atteint dans mon intégrité : l’intégrité de mon corps bien-sûr en cas de maladie, mais aussi dans ma propre identité lors d’autres « coups durs » de la vie. La blessure vient me frapper dans ma propre humanité.

Et puis, il y a la brèche…

La brèche elle, est collective. Ici, l’idée ici est que l’épreuve transforme nos comportements mais aussi nous transforme collectivement. Elle fait naître notre réponse comme communauté, et représente un « acte de fraternité » contre la blessure.

Par exemple, la blessure de la maladie va pouvoir faire naître autour de moi une communauté de « soignants ». La brèche fait alors naître une communauté de « ceux qui décident de prendre soin de l’autre » et qui s’engagent en répondant à cette souffrance de la maladie, de la malchance, de la fatalité… et dans toutes les composantes de cette souffrance : à la fois physique, matérielle, psychique, sociale et bien-sûr spirituelle.

C’est alors que naissent et se transforment nos institutions, que naissent de nouvelles idées, que sont inventées de nouvelles pratiques, de nouvelles manières d’être et d’accompagner les plus fragiles. Le cri du plus vulnérable, du plus petit est entendu à hauteur d’homme et de femme par ceux qui sont prêts à prendre des risques pour celui qui risque sa vie, son identité, son humanité dans son épreuve.

C’est alors que notre fragilité peut devenir une véritable chance. Elle devient une conscience plus vive de notre interdépendance, et que cette interdépendance dans la richesse comme dans la pauvreté est appelée à se transformer en hospitalité.

Comme bénévoles dans une association de réinsertion professionnelle, au service de l’éducation, comme visiteurs de malades, comme animateur pastoral, travailleur social, que vous soyez professionnels ou retraités, salariés ou bénévoles :

Vous êtes certainement à la fois le produit de la blessure et de la brèche. Il est remarquable que vous vous soyez rendus disponibles aux autres car vous-mêmes, vous êtes devenus un jour personnellement « vulnérables » au besoin réel de l’autre et à sa souffrance.

Accepter d’être vulnérable devant l’autre, c’est rendre l’hospitalité possible. Etre reçu par l’autre, être accueilli par lui, échanger de manière authentique… exige bien souvent de se reconnaître soi-même pauvre et vulnérable.

Autant la blessure est personnelle, aiguë, portant atteinte à mon intégrité de manière parfois irrémédiable… faisant son travail de souffrance et de mort, et son œuvre de déshumanisation. Mais la brèche, elle, fait naître une communauté. La blessure nous rend vulnérable à la souffrance de l’autre. Et ceci creuse une brèche, par laquelle collectivement, des hommes et des femmes s’engagent ensemble pour que la blessure personnelle ne s’envenime pas en stigmatisation. Mais pour qu’elle nous ouvre au contraire à d’autres possibles, à d’autres réponses, qu’elles nous rendent vulnérables au récit que l’autre nous fait entendre.

Conclusion

L’Évangile est une histoire de libération, celle de nos histoires blessées, de nos mémoires blessées. Celui qui n’a pas été soulagé dans son existence, n’a pas encore vraiment fait la rencontre de Dieu.

Dieu guérit au sens où il nous met en marche vers un avenir où l’espérance peut enfin renaître. On peut trouver normal d’être guéri par son médecin. Après tout, on le paye…. Mais qui va nous libérer aujourd’hui de nos pesanteurs et de nos peines ?

Finalement, Dieu ne nous guérit pas de nos blessures, ou de nos usures. Dieu préfère nous guérir dans nos blessures et nos fragilités. Il nous en libère. Heureux sommes-nous si nos mémoires sont blessées, nous saurons ce que signifie le salut de Dieu : une véritable libération.

Notre foi chrétienne est une mémoire vive et parfois dangereuse de cette libération. Cette libération ne veut pas dire qu’il n’y a pas eu blessure bien au contraire car la Croix est toujours présente… Mais qu’il y a un chemin d’espérance vers la Résurrection à la rencontre du Christ au matin de Pâques.

Du Père Vincent Leclercq (prêtre assomptionniste, médecin et théologien)

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