Derniers fragments d’un long voyage

1er septembre

« Vous avez encore six mois au plus devant vous », me dit le jeune médecin ; ou s’adresse- t- il plutôt au cliché d’un mètre carré qu’il tient en main ? Une fois que ces mots ont été prononcés, toute la brume se trouve dissoute. C’est un climat qui me convient. Je ne veux pas me prendre en pitié, j’ai été si richement dotée. Ma vie est pleine à ras bord. Encore six mois au plus !

Topographie numérisée, IRM, des mots que je ne connaissais pas voilà quelques jours encore mais que je ne risque pas d’adopter. Ce sont des mots qui croient à une réalité parallèle -certes respectable- mais qui n’est pas hospitalière à l’imaginaire. Une autre chose dangereuse et superflue en état de maladie est de penser à la maladie. Mais le plus redoutable serait de laisser à la médecine sa possession exclusive.

Il faut être clair. Lorsqu’on analyse tout scientifiquement, on a des résultats scientifiques. La science engendre de la science. Système clos que rien ne menace. On a des résultats mais pas de fruits pour autant. Pour le fruit, il faut que le « un » ait éclaté – il faut le « deux« . A l’horizon du savoir, doit se joindre la verticale d’un inconnu. C’est seulement lorsque l’horizon scientifique de lucidité et de recherche rejoint la verticale du secret que le fruit peut naître. Je veillerai à ce qu’il en soit ainsi, dans ma conscience du moins. Il faudra pour cela être en mesure de supporter longtemps, très longtemps la pression du non-savoir. En lâchant sur nous les hyènes de l’urgence, la modernité rend l’accès vertical impraticable. Aussi, quelle gratitude devant le temps qui s’ouvre à moi désormais et m’octroie une liberté qui ira, je l’espère, grandissant !

Une maladie est en moi. C’est un fait. Mon travail va être de ne pas être, moi, dans la maladie. Christiane n’est pas contenue dans cette maladie. Elle en déborde…

J’ai par ailleurs la sensation d’avoir plus de place en moi. J’ai gagné de l’espace, je gagne en liberté même si dans le visible, je fonds. Je ne veux certes pas nier les douleurs, mais les espaces d’apaisement sont multiples. L’art consiste à ne pas occuper les « espaces entre » par le ruminement des douleurs traversées ou par la crainte de celles qui vont suivre. Aussi la récolte est-elle déjà riche dans ce début d’aventure. Je suis gagnante même si je perdais tout aux yeux de ceux qui ne voient qu’un côté du monde…

Oui, ma maladie a ouvert une incroyable brèche : un prodigieux champ de transformations pour beaucoup d’autres que moi (tant d’êtres et tous les miens, frères et ami)… Une force semble se réveiller qui leur dit : désormais il n’y a plus à tergiverser ni à faire antichambre : il faut entrer en VIE et sur l’instant !!!… Si je dois survivre de quelques mois ou de quelques années… et même de quelques décennies, sait-on jamais, je n’aurai pas vaincu la mort, je l’aurai totalement, amoureusement intégrée…. Matin après nuit triste et dure. Caroline fait ma toilette avec amour, je lui caresse le bras en disant merci… La souffrance physique, ces abysses, impossible de se l’imaginer. Impossible. Aucune compassion aussi forte soit-elle ne l’atteint, il faut l’avouer ! J’ai été vaincue à plate couture. Je n’ai rien à prouver à personne, et pourtant je ressors entière et lumineuse : je n’ai pas perdu dans toutes ces chutes libres, ces dégringolades vertigineuses, le fil de la Merveille.

L’important n’aura pas été pour moi de guérir à tout prix, mais d’expérimenter le feu foudroyant de cette expérience de vie, de saisir un pan peut-être du terrifiant mystère de la souffrance physique et de voir si on peut en sortir vivant. Mon expérience est qu’on le peut et que, guérie ou non guérie, je suis dans la pulsation de la vie. Les vivants n’ont pas d’âge. Quant à ceux qui voient dans la maladie un échec ou une catastrophe, ils n’ont pas encore commencé de vivre. Car la vie commence au lieu où se délitent les catégories. J’ai touché le lieu où la priorité n’est plus ma vie mais La vie. C’est un espace d’immense liberté. Beaucoup vivent la maladie comme une pause douloureuse et malsaine. Mais on peut aussi monter en maladie comme un chemin d’initiation, à l’affut des fractures qu’elle opère dans tous les murs qui nous entourent, des brèches qu’elle ouvre vers l’infini. Elle devient alors l’une des plus hautes aventures de la vie.

D’ici je vois plus loin dans la vie et dans la mort que je n’ai jamais été en mesure de le faire. Les parois cèdent. Tous les barrages cèdent. L’amour envahit tout. Aujourd’hui, je suis dans la gratitude.

Hier je n’étais pas même en mesure de griffonner quelques mots. J’ai traversé « la nuit du corps », la réplique charnelle de « la nuit de l’âme » de saint Jean. Forte expérience et toute « la tentation du désespoir » qui m’assaille, la plus violente des tentations, la plus redoutable de toutes. Derrière l’incommensurable souffrance, j’ai vu l’abîme sans fond de la tendresse des mondes.

Ma dernière aventure. Deux mois d’une vertigineuse et déchirante descente et traversée. Avec surtout le mystère de la souffrance. Cette souffrance qui m’a abrasée, qui m’a rabotée jusqu’à la transparence. Calcinée jusqu’à la dernière cellule… Ce qui est bouleversant, c’est que quand tout est détruit, quand il n’y a plus rien, mais vraiment plus rien, il n’y a pas la mort et le vide comme on le croirait, pas du tout. Je vous le jure.

Quand il n’y a plus rien, il n’y a que l’Amour. Il n’y a plus que l’Amour.

Tous les barrages craquent. C’est la noyade, l’immersion. L’amour n’est pas un sentiment. C’est la substance même de la création. Et puis il y a autre chose encore. Avec cette capacité d’aimer, qui s’est agrandie vertigineusement, a grandi la capacité d’accueillir l’amour. Et cet amour que j’ai accueilli, que j’ai recueilli de tous mes proches, de mes amis, de tous les êtres que depuis une vingtaine d’années, j’accompagne et qui m’accompagnent – parce qu’ils m’ont certainement plus fait grandir que je ne les ai fait grandir. Et subitement toute cette foule amoureuse, toute cette foule d’êtres qui me portent ! Il faut partir en agonie, il faut être abattu comme un arbre pour libérer autour de soi une puissance d’amour pareille. Une vague. Une vague immense. Tous ont osé aimer. Sont entrés dans cette audace d’amour. En somme il a fallu que la foudre me frappe pour que tous autour de moi enfin se mettent debout et osent aimer. Debout dans leur courage et dans leur beauté.

Il n’est que l’expérience menée à terme qui libère. Nous sommes poursuivis toute une vie par ce que nous n’avons pas osé vivre en entièreté.

Je comprends l’intense désespoir de ceux qui croient l’entière réalité contenue dans le visible et ne supportent plus cette provocation intense que constitue, jour après jour, pour eux, une espérance soutenue. Nous sommes appelés à sortir de nos cachettes de poussière, de nos retranchements de sécurité, et à accueillir en nous l’espoir fou immodéré d’un monde neuf, infime, fragile, éblouissant. Naître, voilà l’invitation de Noël. Comment dans cette nuit du solstice d’hiver la nuit la plus interminable de l’année, l’année des tueurs d’Hérode le retournement serait-il possible, seulement pensable ? Comment ? C’est là l’entier mystère ; la coïncidence de l’abîme et de la cime…. Tous les chevaux du roi, tous les tanks et tous les bombardiers de toutes les armées du monde ne sauraient retenir les ténèbres ni entraver l’irrésistible montée de l’aube !

Pour l’instant je ne souffre pas, alors mon âme est douce et enrobe le monde de sa tendresse, et il fait bon vivre en compagnonnage avec cette âme, que dire de plus ? Il est évident que tout peut basculer dans la détresse, que le tapis peut m’être tiré sous les pieds. Ma foi est fragile. Ou plutôt mon accès à ma formidable foi peut être barricadé d’un instant à l’autre.

Ma prière : « Mon Dieu, donne-moi accès à cette foi démesurée qui m’habite afin que je puisse témoigner, malgré tout de la splendeur de cette vie. »

Patience : la clef de l’univers, patience, le chemin de l’humilité absolue, une minute après l’autre, un inspire après l’autre. Pas un pas ne sera sauté, pas un seul. Je savais bien que ce n’était pas moi qui étais à l’œuvre dans le travail de grâce depuis des mois, mais j’étais devenue un passage privilégié de cette grâce. Arrêter ce fleuve me paraissait impossible, intolérable, pire : irresponsable ! Par moi-même, je n’étais plus en mesure d’en arrêter le cours.

Jour de nuit et de clarté.

Un jeune urologue me rend visite et m’explique mon état ou plutôt l’état des faits. Étrange : je ne me souviens plus de rien, sinon qu’une sensation d’immense clarté m’a envahie : dans l’ordre des choses humaines, les jeux sont faits. C’était pour moi un étrange soulagement. Je n’avais donc plus cette monstrueuse responsabilité de me maintenir en vie ! Je peux lâcher pour de bon sans me sentir démissionnaire. Une force plus grande est à l’œuvre devant laquelle je peux aussi m’incliner.

Ma dernière prière : ne soyez pas déçus que la mort ait en apparence vaincu ; ce n’est que l’apparence, la vérité est que tout est VIE, je sors de la vie et j’entre en vie.

Je suis désormais en soins palliatifs, reliée à une merveilleuse pompe qui me délivre de la douleur. J’ai rendu les armes. Gratitude, gratitude ! J’ai traversé des univers. J’ai cru avec ravissement l’instant du passage venu. Une journée durant j’étais dans l’extase du seuil. Et puis je suis revenue. J’ai mis longtemps à retrouver l’humilité complète d’accepter mon heure. Elle n’est visiblement pas venue.

Sachez que la manière dont je vis mon aventure est difficile à faire percevoir. Je suis habitée d’une liberté infinie. Tout est vie que je vive ou que je meure. Je vous demande avec une tendresse immense d’ôter de mon cœur toute pression par un souhait trop fort de me voir parmi vous. Que cette paix et cette grâce qui m’entourent vous parviennent. De là où je suis ou je serai, je suis et je serai avec vous. Le plus difficile est certes d’accepter le « grand huit » comme mode de fonctionnement quotidien. Depuis que cette généreuse pompe qui neutralise la douleur est en place, le martyre a cessé. Je vis hors du rythme de toute fonction naturelle. D’une part, je perds en apparence mes forces vitales, comme une coulée lente et compatissante. De l’autre, je gagne les forces neuves de la non-résistance.

Visite du Dr V. Il me dit : « Nous nous interrogeons, mes collègues et moi, sur l’énigme que vous nous ouvrez : à la manière dont vous vivez votre maladie et vous vivez tout court, nous apprenons une autre relation à la maladie et à la vie. C’est profondément troublant. »

La force de disponibilité qui m’habite m’étonne. C’est elle qui engendre les possibles. Comment aurais-je pu soupçonner que je puisse encore être si heureuse ? D’un bonheur sans fin, illimité qui ne veut rien, qui n’attend rien, sinon l’émerveillement de chaque rencontre, de chaque seconde ! Le mot miracle était si souvent dans l’air ces mois derniers… Il ne consiste pas dans une séquence de gestes attendus, comme de rouler son matelas sous le bras et de rentrer chez soi d’un pas leste ; non c’est un miracle plus inattendu encore. Il est autour de moi comme une senteur qui pénètre tout. Il est contenu entier dans ce sublime mot ancien « béatitude ». Elle est indescriptible la qualité d’âme dans laquelle je baigne. J’ai été couronnée cette nuit. La couronne d’épines. Si j’avais soupçonné que le plus déchirant des supplices était encore devant moi, la panique m’aurait prise. Mais j’ai survécu à la pire nuit jusqu’alors. J’ai accompagné jusqu’au bout amer ma propre solitude, mon propre abandon… Oui seulement si je suis capable d’accompagner ma misère, de l’admettre, de la reconnaître, elle prendra fin ; mais si je tente de surmonter, de succomber à l’héroïsme ou à la seule indignation « c’est horrible », alors tout se durcit et se prolonge. Et pendant que j’écris en ce matin de résurrection, l’accalmie est totale. A dix heures, la tempête est tombée. Il ne reste que le scandaleux mystère d’une richesse indicible. Le secret des secrets. La transmutation par excellence du Pire en Lumière.

Une dynamique souvent vérifiable m’interpelle pourtant. Tous les êtres sont émouvants de bonté et d’amour jusqu’à la sensible ligne de démarcation où viennent suppurer les conseils, le savoir théorique fraîchement acquis ou même ancien et qui doit à tout prix être communiqué. A ce moment se produit une dégradation des composantes chimiques dans la relation : le visiteur a succombé à la tentation d’« aider » ! L’unicité, la singularité totale de la rencontre, est perdue – car dans la rencontre de l’autre – ici ce voyageur des mondes que d’aucuns appellent le malade -, n’est respectueux que le non-savoir radical. Ce qu’il vit, il est le tout premier à la vivre.

1er mars

Derniers fragments d’un long voyage. Voilà, le carnet de bord est clos. Le voyage – ce voyage-là du moins – est pour moi terminé. A partir de demain, mieux : à partir de cet instant, tout est neuf. Je poursuis mon chemin.
Demain, comme tous les jours d’ici ou d’ailleurs, sur ce versant ou sur l’autre, est désormais mon jour de naissance.

Extrait du livre : « Derniers fragments d’un long voyage »
Ecrit par Christiane Singer
Paru en avril 2007
Edition Albin Michel

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