Vivre l’événement, ne pas le subir

Notre vie est une succession d’évènements et de rencontres qui passent parfois inaperçus. Certains sont parfois plus déterminants pour décider une orientation, faire un choix. Bien sûr, il y a des choses que l’on ne peut pas choisir, tel que par exemple le lieu et l’heure de notre naissance. Pourtant en les assumant positivement nous pouvons décider d’en faire des étapes heureuses de notre existence, c’est à dire des rendez-vous positifs de notre croissance intérieure en humanité.

Vivre l’événement, ne pas le subir

« Stupide comme une bête, je ne savais pas que j’étais avec Toi, Avec Toi qui as saisi ma main droite » (PS 23)

Notre vie est une succession d’évènements et de rencontres qui passent parfois inaperçus. Certains sont parfois plus déterminants pour décider une orientation, faire un choix. Bien sûr, il y a des choses que l’on ne peut pas choisir, tel que par exemple le lieu et l’heure de notre naissance. Pourtant en les assumant positivement nous pouvons décider d’en faire des étapes heureuses de notre existence, c’est à dire des rendez-vous positifs de notre croissance intérieure en humanité.

A voir l’allure du temps qui passe et les situations dans lesquelles nous nous sentons parfois « coincés », on pourrait être tenté de croire que nous sommes prisonniers d’un déterminisme inéluctable de l’existence et que notre liberté est bien trop conditionnée pour être efficiente.

Et pourtant, à y regarder de près, il est tout à fait possible de voir surgir l’extraordinaire dans l’ordinaire et de décider ou pas de vivre les évènements de façon heureuse ou malheureuse. Les vivre de manière heureuse ne veut pas dire s’installer dans une inconscience béate, ou jouer au « ravi » de la crèche provençale. Cela signifie être capable de les relire avec suffisamment de recul et de paix pour, en toute liberté, décider de les assumer positivement pour nous aider à faire un pas… et encore un pas.

J’ai connu une vieille dame qui était pleine d’énergie, mais portait en elle une vraie langueur, un manque d’estime de soi, un sentiment diffus de mélancolie permanente qui la faisait toujours douter d’elle-même. Nous nous étions liés d’amitié car elle venait m’aider régulièrement comme bénévole dans mon secrétariat personnel. En quelques années, elle dut faire face à plusieurs deuils : celui de son mari, Henri, renversé par une voiture devant leur immeuble. Puis en quelques mois, elle a perdu deux de ses trois fils, emportés par des crises cardiaques à la fleur de l’âge ! Le chagrin la submergeait… mais elle décida contre toute attente de ne pas se laisser écraser par l’adversité. Elle était veuve et il lui restait un fils… mais qui habitait en Savoie, loin de chez elle.

A plus de quatre vingt ans, elle prit sa vie en main, vendit son appartement, rechercha une maison de retraite proche du domicile de son fils, effectua toutes les démarches nécessaires, organisa une fête pour saluer ses amis du Var et expliquer son choix. J’étais très impressionné, car je savais combien cette décision devait lui coûter… mais en même temps, j’étais très admiratif.

Elle ne voulait pas subir l’évènement, mais le vivre pleinement, en choisissant d’exprimer sans crainte qu’il lui restait dans le cœur de l’amour maternel inemployé. Et pour ne pas gâcher tout ce qu’elle avait appris dans le secrétariat associatif et le bénévolat, elle décida d’entrer dans le conseil de vie sociale de la nouvelle maison de retraite où elle fut vite élue au vu de son dynamisme retrouvé. J’étais moi-même triste de perdre son soutien quotidien dans le classement de mes dossiers et j’étais bien plus heureux de la voir ainsi réagir, en usant de toute la liberté d’action et de décision dont elle pouvait encore faire preuve !

Jeanne témoignait ainsi de sa capacité à prendre elle-même sa vie en main, au cœur de l’épreuve et d’un horizon de vie où tout semblait dicté d’avance. C’est ce qui fait l’originalité de la personne humaine, c’est précisément de savoir reconnaître toute sa part de libre arbitre et d’en user dans le sens de la vie ou de la mort !

Certains subissent le temps et les évènements comme une espèce de roue qui tourne inexorablement sans tenir compte de quoique ce soit. Ils ont le sentiment d’être comme un fétu de paille ballotté par l’histoire. D’autres au contraire, grâce à une vie intérieure dont ils prennent soin, parviennent à savourer les évènements avec une conscience libre et éveillée. Ils ont conscience de vivre une « présence réelle » au cœur de ces évènements, en restant présents à eux-mêmes, présents aux autres, et présents à Dieu quand ils sont croyants !

Cette conscience d’être « réellement présent » est un art de vivre et d’aimer qu’il convient de soigner.

En français, le mot « présent » a au moins trois significations :

  • Présent désigne l’inverse d’absent. Être réellement présent dans ce que l’on fait, dans nos rencontres, ne va pas de soi. Il peut nous arriver d’être « corps présent » dans un rendez-vous, une réunion de famille, un évènement quelconque mais d’être en fait totalement absent par nos pensées, nos préoccupations, nos divers soucis.
  • Le mot présent s’oppose aussi aux mots « passé » et « futur ». Cette exigence d’être là dans l’actualité de l’évènement, au moment exact de la rencontre, en évitant d’avoir la tête, le « mental » toujours dans le passé comme pour le reproduire ou le chasser… ou au contraire la tête, le mental toujours dans le futur comme pour l’imaginer ou l’anticiper, est aussi une exigence intérieure qui demande un vrai « travail sur soi » pour en savourer le bien fondé.
  • Enfin, le mot présent peut signifier aussi « cadeau ». On offre un présent ! Accueillir l’évènement, la rencontre avec l’autre comme un « cadeau » change beaucoup notre appréhension de la réalité. Nous considérer nous mêmes comme un cadeau fait à l’autre en étant présent, simplement présent, est une expérience de vie qui renouvelle.

Cette expérience de la « présence réelle » dans la relation humaine peut se révéler dans des situations limites, par exemple, en tenant la main d’un grand malade ou d’une personne en fin de vie. Être là sans autre raison que d’être là, en savourant l’inouï d’une relation où l’on ne peut plus rien sinon d’être là pour ne pas subir l’évènement, affirmer son désir d’aimer, sa foi en la vie.

Pour les chrétiens, cette expression « Présence Réelle » évoque leur foi en l’Eucharistie… et l’attitude d’adoration et de prière, est un lieu source pour apprendre à faire de leur propre vie une vie « réellement présente » aux autres, à eux-mêmes et à Dieu !

Pour vivre l’évènement et ne pas le subir, cette culture du « présent », cette recherche permanente de la « présence réelle », est une attitude intérieure qui exige patience, pédagogie et efforts sur soi. Une des grandes difficultés contemporaines pour entrer dans cette culture du présent est de confondre, à l’heure du multimédia, le virtuel et le réel. Plus encore cette confusion s’ajoute à la profusion des images, à la mise en spectacle parfois plus importante que le réel concret des choses et des évènements.

Dans l’exercice de mon ministère, je suis toujours troublé quand je constate qu’à l’occasion d’évènements importants comme un mariage par exemple, les acteurs principaux de l’évènement, les mariés ne vivent pas réellement au présent, ce qu’ils veulent célébrer. Préférant malheureusement se montrer en spectacle, c’est comme s’ils se jouaient un film. J’avoue être très triste ces jours là, au risque d’être un trouble fête, car j’ai l’impression qu’ils passent à côté de l’essentiel et trichent avec la vie. Heureusement que dans la majorité des cas, les amoureux qui se marient ne subissent pas l’évènement, mais sont réellement présents à ce qu’ils célèbrent ensemble.

Ce rapport au présent n’empêche nullement le travail de mémoire. Au contraire, même, on pourrait dire que vivre le présent c’est avoir une mémoire d’ « avenir ».

Le temps qui passe avec ses calendriers, ses saisons qui défilent, est un bon compagnon de route qu’il faut savoir apprivoiser. La mémoire du passé nous permet de construire l’avenir sans s’enfermer dans la répétition. Cela permet de dompter les évènements en « avènements », cela permet de discerner l’extraordinaire là où d’aucuns ne croient plus qu’à de l’ordinaire !

Une conscience est éveillée quand elle l’est à la mesure du temps qui passe. Il vaut mieux se souvenir des souffrances passées causées dans l’histoire par des comportements inadaptés à l’homme, pour ne pas risquer de reproduire ces comportements, ces idéologies qui pourraient reproduire les mêmes souffrances, sinon plus !

Dans nos existences, les récits de vie, la reconstitution de l’histoire qui donne sens aux évènements, nous permettent d’accéder au présent en nous émerveillant de ce qu’il peut en surgir de « neuf », de « nouveau », d’ « inédit ». La narration du passé est une réappropriation au présent de notre vie pour ne pas subir à nouveau les évènements.

C’est bien pour cela que notre liberté entre toujours en jeu et qu’il nous faut redoubler de discernement pour décider des choix à faire pour ne pas se résoudre à subir les évènements comme des bêtes de somme.

Je connais un jeune couple charmant, parents d’une petite Lucie, polyhandicapée. Elle était placée, il y a quelques années, momentanément dans une maison spécialisée. Ils réalisèrent qu’il n’existait pas de lieu de vacances familial adapté pour qu’une famille entière puisse se retrouver ensemble avec tous les enfants, y compris un enfant handicapé dans la fratrie.

Plutôt que de subir l’évènement, ils se mirent en quête de trouver une solution. Avec beaucoup de détermination et de savoir-faire, en allant jusqu’à prendre une année sabbatique pour affiner le projet, ils ont réussi à réaliser dans le Var un village de vacances adapté à leur rêve, en parvenant à convaincre de nombreux partenaires.

La première fois que j’ai visité ce lieu, le Bastidon de Lucie, j’étais surtout émerveillé par la capacité de ce jeune couple à avoir transformé leur épreuve en potentiel de créativité, d’astuces et d’amour effectif !

Vivre l’évènement et ne pas le subir, c’est retrouver la détermination et la persévérance pour ne pas se laisser écraser par ce qui pourrait être considéré comme de la fatalité.

En montagne ou en randonnée, quand l’orage gronde, il y a plusieurs choix : soit, on rebrousse chemin, soit, on repère un abri où avec quelques réserves on pourra patienter pour poursuivre ensuite l’aventure. Dans la vie, c’est parfois un peu pareil ! Ne pas subir l’événement ne correspond pas forcément à une réponse immédiate, spontanée. Cela peut exiger du temps, de la mise à l’abri pour se protéger, pour vivre le temps de la crise. L’important, c’est de placer son existence en perspective dans une histoire, qui a une mémoire et un projet de vie !

Il est évident pourtant qu’un évènement tragique (un deuil, une maladie, une trahison, un accident, un divorce…) sera toujours plus douloureux et plus difficile à assumer ; ne pas le subir, mais le vivre est pourtant là encore un chemin incontournable pour grandir en humanité.

Pour les chrétiens, la figure du Christ Jésus est de ce point de vue très emblématique. Confronté à la violence et au meurtre, il transforme l’évènement en proclamant « ma vie, nul ne la prend, c’est moi qui la donne ! ». La croix, instrument de torture et de mort, est ainsi devenue pour les chrétiens signe de force et de victoire. En fait, le Christ Jésus n’a pas inventé la croix, il ne l’a pas recherchée : elle était là, plantée sur l’horizon de son chemin. Il n’avait pas d’autre choix que d’y être confronté. Ce qui est surprenant, c’est qu’il ne l’a pas redoutée et même l’a transformée en expression d’amour universel.

Nous aussi, nous sommes confrontés dans nos vies à des évènements pires que la croix. Notre force et l’expression de notre dignité, c’est quand nous sommes capables de résister à la désespérance, à l’aspiration vers le néant et l’absurde. Dans la mémoire d’avenir du chrétien, le signe de la croix lui permet d’affronter les pires évènements sans douter du pouvoir de l’Amour et de la Vie. Il peut vivre et traverser les évènements les plus tragiques sans succomber à la tentation de la tristesse sur l’humanité, sur la sienne et celle des autres !

Cette résistance au mal sous toutes ces formes devient attestation de Vie ! Vivre l’événement, ne pas le subir, devient pour le chrétien, choisir de vivre dans le « maintenant » de Dieu, dans le présent en « tenant la main » d’un Dieu qui n’a pas craint l’épreuve de la croix. Si la croix repoussante est devenue objet de fierté, c’est sûrement parce qu’elle est devenue un signe de résistance à l’absolu du mal !

Je connais des amis non chrétiens qui n’ont pas l’habitude de contempler la croix mais qui n’en sont pas moins des sentinelles d’Espérance, capables de vivre l’évènement sans le subir, tout simplement parce qu’ils ont creusé en eux un espace intérieur de gratuité et de liberté. Avec eux, la vie devient toujours plus belle !

De Gille Rebèche, diacre du diocèse de Fréjus-Toulon

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