Trois paroles vives en aumônerie d’hôpital

Ce que j’avais découvert jadis à propos des enjeux éthiques de la relation humaine m’est redonné aujourd’hui de façon nouvelle en aumônerie hospitalière, lieu privilégié pour vivre la complexité de l’humain et éprouver les possibles de la présence. La maladie est l’une des formes de la mise à l’épreuve de la vie. Face à la multiplicité des maladies s’affirment de multiples manières de vivre ces maladies ! Chaque sujet fait un parcours singulier. Chacun cherche comment faire face à l’adversité en puisant aux ressources de vie, jusque-là non encore sollicitées. Trois paroles reprennent vigueur en moi dans ce service comme une sorte de trépied spirituel pour aller à la rencontre des patients.

Regarder mais
« éviter à la vision d’être aveuglée par le vu »

Voir nous émeut. La vision, premier sens à notre disposition, nous met en mouvement. Ce qui est vrai pour tous a une connotation particulière pour l’aumônier car il n’a pas de geste technique à poser sur le corps du patient comme ont à le faire la plupart des soignants. Il vient pour autre chose. Par un simple regard échangé s’établit un contact qui sera secondairement validé ou non. Cette émotion, nous allons avoir à la préciser mais quasi-immédiatement nous percevons dans le regard de l’autre si notre visite est bienvenue ou pas. Ce regard nous autorise ou nous dissuade d’entrer plus avant dans la relation. Là où le corps malade donne à voir l’anormal, la défaillance, la déformation, il y a un risque de se laisser prendre par la fascination de l’étrange. Pour établir la relation, il convient de se dégager de la puissance de l’image. L’enjeu éthique de la rencontre consiste à se déloger, ou se laisser déloger, de la seule vision pour la relier à la parole: il s’agit de nous mettre à écouter ce que nous ne voyons pas. Dès lors que nous nous mettons à parler ensemble, le vu passe au second plan et en quelque sorte s’estompe, voire s’efface. Il rie fait plus écran.
Mais il peut arriver aussi qui le patient ne puisse plus parler, suite à l’évolution de sa maladie ou à l’approche de la fin de sa vie, et qu’il plonge son regard dans le nôtre. Il nous fait alors pressentir une profondeur, en lui et en nous, qui nous dépasse l’un et l’autre.

« La parole n’évacue pas la souffrance,
elle articule la souffrance à l’espérance »

Entrer en parole suppose de venir en présence, se faire proche en portant le désir de la rencontre mais aussi en reconnaissant ses limites. Certains jours, on aimerait tant pouvoir alléger la souffrance de l’autre et de soi ! La souffrance est là, elle s’impose par l’histoire singulière, l’évènement tragique de l’accident, la maladie sournoise, l’opération qui n’a pas suffi, le handicap irréversible.. autant de limites, qui ne pourront pas être contournées. Pour continuer à vivre désormais, le sujet devra faire avec, il devra composer avec cette réalité sans réduire sa vie à ses zones d’incapacités. La parole replace chacun comme sujet irréductible à ses conditions d’existence. A la jonction entre la réceptivité et le risque pris de la proposition, nous cherchons à dire. La parole ne craint pas la respiration du silence, elle va de l’un à l’autre, elle circule de l’un à l’autre, elle fait œuvre de médiation, elle va plus loin que l’un et l’autre, elle dépasse nos représentations, elle nous fait entrer en découverte réciproque. Nous nous mettons à dire et dans ce mouvement la vie advient et se trouve des ressources pour continuer à aller en avant, de l’avant. Par le dire, et parfois seulement par le désir de dire qui reste présent alors que les mots ne sortent plus, se trouvent reliées la surface du vu à la profondeur du ressenti. Il arrive parfois que la parole éclaire à nouveau un visage en le dégageant du repli de la tristesse ou au moins en rendant possible de la partager un peu et c’est déjà une ouverture. Un sourire peut revenir de loin ! La parole articule un lien entre l’autre et soi, mais aussi entre les strates de l’expérience humaine, le dedans et le dehors, le su et le non su, le visible et l’invisible, l’utile et l’inutile, l’ancien et le nouveau… Dès lors que nous parlons, nous souscrivons à cette conviction que tout n’a pas été dit. Il nous revient de mettre au jour encore cette part de nous-mêmes jusque-là mal éclairée, non révélée, il reste de l’inconnu à découvrir, il y a de la vie à vivre et espérer, il est possible de partager le présent de la présence. Nous amorçons aujourd’hui ce que demain (le temps, le mûrissement, la patience), avec d’autres (dans le rapport identité/altérité), construira.

La parole de prière, parole du cœur à cœur avec Dieu, est une adresse, une demande, une supplication mais aussi une ouverture, un élargissement, une communion. Dieu entendra-t-il ma prière ? dit ce patient, tandis qu’un autre partage avec moi son hésitation : Je me demande si je peux demander à Dieu de me sortir de ce fauteuil ? Nous découvrons avec un autre patient que ce qu’il lui reste à la fin de sa vie, c’est la petite prière que lui a apprise sa mère quand il était enfant et qu’il n’a jamais oublié, ça commence par Notre Père… alors nous le disons ensemble… Notre Père, que ton règne vienne !

« Dieu n’est pas venu supprimer la souffrance,
il est venu l’habiter de sa Présence »

Ce mystère est en attente de notre connaissance tandis que nous sommes aux prises avec la déception, la culpabilité, le regret, la lassitude, l’incompréhension… Dieu n’est pas ce que je croyais, il ne m’entend pas il m’a oublié… qu’est-ce que je lui ai fait ?… Ce n’est pas juste ce qui m’arrive… Je me souviens d’un jeune père auquel le médecin venait d’annoncer le peu de chance de survie pour son premier enfant de quelques semaines. Il était croyant, son épouse non. Il me dit : Dieu, c’est lui qui tient les ficelles mais qu’est-ce qu’il fait en ce moment ?!!! Non seulement son enfant allait mourir mais sa représentation de Dieu s’effondrait.

La puissance de Dieu n’est pas dans la suppression du malheur ou son évitement mais dans son engagement à vivre avec nous ce qui advient. Habiter la souffrance ne peut pas ne pas faire souffrir. Jésus lui-même l’a vécu. Fils de l’homme et Fils de Dieu, il a partagé notre condition humaine, il ne s’est pas dérobé. Librement il a ouvert le chemin du  » Je suis  » qui vient du Père et mère à Lui. Au soir de la Passion, ce passionné souffrant a confié Marie à Jean l’un à l’autre et il s’est remis entre les mains du Père. Il n’a pas échappé à la mort mais la mort ne l’a pas retenu. Dieu a ressuscité Celui qui nous a dit : Je serai avec vous tous les jour jusqu’à la fin des temps (Mt 28,20). Cette parole donnée attend notre acte de foi.

Jésus le Christ, Don du Père, Verbe incarné, propose sa présence dans les expériences heureuses et malheureuses de nos vies. Non seulement il ne nous abandonne pas mais il continue à nous envoyer à la rencontre les uns des autres. Par sa visite, je crois que l’aumônier apporte sa part à l’actualisation de cette promesse.

Catherine Perrotin
Lyon

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