L’hospitalité du cœur

En nous proposant de méditer sur le thème Ephata : s’ouvrir au mystère de l’autre, le Comité Catholique International pour les Tziganes nous invite délibérément à nous interroger sur notre vocation individuelle et communautaire, en matière de relation à l’autre et au Tout Autre.

L’hospitalité du cœur

En nous proposant de méditer sur le thème « Ephata : s’ouvrir au mystère de l’autre », le Comité Catholique International pour les Tziganes nous invite délibérément à nous interroger sur notre vocation individuelle et communautaire, en matière de relation à l’autre et au Tout Autre.

L’appel à l’ouverture

En effet, ce mot Ephata est un impératif. En araméen, il signifie « ouvre toi ! » : c’est un désir, un commandement, un appel !

C’est l’évangéliste Marc qui met ce mot dans la bouche même de Jésus, au chapitre 7, verset 34. Ce n’est pas souvent que l’Ecriture nous relate un mot de Jésus tel qu’il le prononce dans sa langue maternelle. On se souvient de sa parole de guérison « Talitha Koum ! » « Jeune fille, lève-toi ! » (Mc 5,41) et de son cri sur la croix « Eloï Eloï lama sabachthani ? » « Mon Dieu, Mon Dieu pourquoi m’as-tu abandonné ? « (Mc 15,34).

Quand Jésus parle dans sa langue maternelle, ce sont ses entrailles qui s’expriment, l’intime de son intime. Il faut donc s’y attarder. Quand il prononce ce mot Ephata, il est en face d’un sourd-muet, quelqu’un qui a des difficultés pour écouter et pour s’exprimer, en bref, quelqu’un qui vit une difficulté relationnelle, un trouble de la communication, une épreuve du lien social. Jésus accomplit sur lui un geste étonnant de « re-création » en lui mettant, sur sa langue et ses oreilles, les doigts pleins de salive et de poussière, comme la boue des origines qui fabriqua Adam. Et en soupirant Ephata, il regarde le ciel. Cette invocation est autant un appel pour que s’ouvrent les yeux, mais aussi les sens de l’infirme. Si l’on en reste-là, on peut bien sûr contempler le miracle de Jésus avec émerveillement : « Il fait entendre les sourds et parler les muets », mais il me semble que l’on passe à côté du message central de cet évangile, si l’on ne le replace pas dans le contexte général de l’évangile de Marc.

En effet, ce passage évangélique se trouve accolé au récit de la rencontre de Jésus avec la Syrophénicienne (Mc 7, 24-30), lui-même précédé d’une polémique avec les Pharisiens sur ce qu’est la véritable pureté (7,1-23). Le soupir de Jésus « Ephata » ne peut se comprendre que dans ce contexte : il s’adresse d’abord à tous ceux qui s’enferment dans le dogmatisme de la loi, ce fondamentalisme religieux qui en vient à oublier la dignité de chaque personne humaine, malgré ses fragilités, ses contradictions et ses limites.

  • « Ephata », c’est l’invitation à sortir de l’esclavage de la religion ancienne pour avancer vers la terre promise de la nouvelle alliance.
  • « Ephata », c’est un acte de foi pour que s’ouvrent les flots du discernement, comme, un jour, s’ouvrit la Mer Rouge pour passer à pied sec. Jésus, nouveau Moïse, invite son peuple à se libérer de ses peurs pour laisser Dieu lui-même le purifier de toutes ses idoles. Il veut le conduire au désert de ses certitudes pour le « fiancer » à nouveau à son projet d’Amour.
  • « Ephata », c’est comme l’introduction des Béatitudes : cela peut vouloir dire « En avant, En route, En marche ! »

Mais plus encore, cette séquence d’évangile suit la rencontre de Jésus avec la Syrophénicienne, une rencontre éprouvante pour le Christ, fatigante. Regardons-y de plus prés.

Jésus vient d’apprendre le décès de son cousin Jean-le-Baptiste, dans une situation d’arbitraire criminel où « celui qui dit la vérité, il faut l’exécuter », comme dit la chanson ! (Mc 6,17-29). Jésus a besoin alors de se retrouver seul dans ce temps de deuil. Et voici que ses apôtres le rejoignent dans le désert, pour un temps de relecture de leur retour de mission (Mc 6,30-32). Même là, il n’est pas tranquille : une grande foule cherche à le rejoindre. Il est vite submergé par toutes ces personnes qui sont comme « des brebis sans berger ». On compte cinq mille hommes. Ils ont faim. Il multiplie les pains et les poissons et les voilà rassasiés (Mc 6,33-45).

Quand il arrive enfin à congédier tout ce monde et à se retrouver seul sur la montagne pour prier (Mc 6,45-¬¬52), il aperçoit ses apôtres en train de ramer face à des vents contraires. Il entend leur angoisse et leur détresse. Il retourne au-devant d’eux pour les rassurer et leur redonner confiance (Mc 6,45-52). Puis voici les malades qui veulent l’approcher pour être guéris (Mc 6,53-56) et enfin les Pharisiens et les scribes qui viennent lui chercher des histoires pour contester sa prédication et son enseignement. Jésus semble épuisé. « Il entre dans une maison et ne voulait que personne ne sache qu’Il était là » (Mc 7,24).

Si l’on arrêtait la lecture de l’évangile de Marc à cet endroit, il y aurait de quoi déjà admirer Jésus et contempler son œuvre de miséricorde. Il assume le deuil injuste de Jean-le-Baptiste avec courage. Il prend soin de ses apôtres en les aidant à relire leur mission ; il enseigne les foules longuement avec patience et bienveillance, il les rassasie de sa parole mais aussi d’une nourriture qui tient au corps, faisant preuve d’une générosité sans limite. Il prend le temps de se retirer pour prier, mais écourte son séjour pour prendre soin de ses apôtres, les réconforter, les encourager. Il guérit les malades, prend le temps d’écouter et de dialoguer avec ses adversaires qui deviennent menaçants… et il se retire enfin pour se reposer. Si l’on s’arrêtait là dans la lecture, il y aurait de quoi prêcher sur la nécessité vitale de vivre « l’imitation de Jésus-Christ. »

Une rencontre qui bouscule

Mais voici que l’évangéliste Marc nous pousse encore plus loin. Jésus ne peut pas se reposer dans cette maison où il croyait pouvoir se cacher. Il est vite dérangé par l’intrusion, dans son espace privatif, d’une femme de nationalité Syrophénicienne dont on ne sait pas le nom. A voir son audace et son culot pour aborder Jésus, je me suis souvent demandé si les « Syrophéniciennes » et les « Tsiganes » n’étaient pas de la même ethnie !

Cette rencontre avec la Syrophénicienne est une véritable « agression relationnelle » pour Jésus. Il est surpris et même agacé qu’une femme étrangère ait ainsi pu arriver jusqu’à lui. Sa réponse est déconcertante, presque cinglante, comme une déclaration de « préférence nationale ». « Laisse d’abord les enfants manger à leur faim, car il n’est pas bien de prendre le pain des enfants pour le donner aux petits chiens » (Mc7, 27). Et voici que l’incroyable se produit : la femme Syrophénicienne, sans le contester conduit Jésus jusqu’au bout de sa logique, sans reproche : « C’est vrai Seigneur, mais les petits chiens sous la table, mangent les miettes des petits enfants » (Mc7, 28).

Jésus est impressionné. Il reconnait dans les paroles de cette femme une puissance de vie contre le mal, un acte de foi plus fort que le démon. Jésus s’ouvre au mystère de l’autre. Il voit dans les paroles de la Syrophénicienne le balbutiement de cet « Ephata ! » qui lui est adressé à lui-même dans sa propre humanité « ouvre-toi ! ». Ainsi l’Ephata est d’abord un acte de foi, une foi universelle, qui nous rappelle que « Dieu est plus grand que notre cœur. »

En fait, cette Syrophénicienne est un peu notre arrière-arrière-grand-mère dans la foi. Sans elle, le salut de Jésus aurait pu se cantonner au peuple juif. C’est grâce à cette arrière-arrière-grand-mère un peu pénible que nous avons accès à la foi et au salut.

C’est important de se le rappeler car nous aussi, dans nos relations, nos familles, nos communautés, nos églises, nous sommes souvent confrontés à « des pénibles » qui nous agressent relationnellement : repensons à Jésus et à la Syrophénicienne et demandons-nous s’ils ne sont pas le signe qu’il y a encore en nous des portes blindées à déverrouiller pour que notre cœur devienne plus hospitalier.

Si l’évangéliste Marc nous raconte cet épisode de la rencontre de Jésus avec la Syrophénicienne, sans censurer des paroles du Seigneur qui pourraient nous choquer par leur dureté, c’est probablement pour nous éduquer à notre propre humanité, quand elle cherche à s’ouvrir au mystère de l’autre. S’il est difficile pour Jésus, notre Maitre et Seigneur, de rencontrer l’autre et de l’accueillir aux heures de fatigue, d’épuisement (cf. la rencontre avec la Syrophénicienne), combien, cela le sera pour nous. L’évangéliste Marc, loin de nous culpabiliser, nous invite à être réalistes : oui, c’est difficile de rencontrer l’autre, surtout quand il est différent, étranger, d’une autre culture. Oui, c’est difficile (cela l’a été pour Jésus) mais ce n’est pas impossible. S’ouvrir au mystère de l’autre, c’est d’une certaine manière retrouver le chemin de l’exode, retrouver les premiers mots de la Genèse pour sortir du chaos et en donnant du temps au temps (« il y eut un soir, il y eut un matin ») réapprendre l’émerveillement d’une relation.  » Et Dieu vit que cela était bon ! » Genèse 1… « Le serviteur n’est pas plus grand que le maitre. »

Ce qui a été difficile pour Jésus est encore plus difficile pour nous. La résistance dans l’accueil de l’autre, la peur de la différence ne relèvent pas du péché mais des limites de notre humanité. Une des conditions pour réussir l’ouverture au mystère de l’autre, c’est d’abord de cultiver en soi une « douceur et une humilité du cœur », d’être capable comme Jésus de nous « laisser toucher » par la parole de l’autre, surtout si c’est un appel au secours, une demande d’aide, une demande de considération.

Jésus retrouve dans les paroles de la Syrophénicienne l’audace de la foi, il retrouve l’illustration de ce qu’il venait d’enseigner dans le débat rabbinique sur le pur et l’impur, il retrouve après la multiplication des pains, une pauvre femme qui vient supplier d’avoir des miettes alors même qu’Il pensait avoir été témoin de la surabondance du don de Dieu. La parole de la Syrophénicienne a visé juste ; elle a touché le cœur de Jésus. Son cri est devenu une prière, un cœur à cœur. « Un pauvre a crié, Dieu entend ! » comme dit le psaume.

Servir la table de la fraternité

En approfondissant notre attention sur l’évangile de Marc et sur la composition générale de son parchemin, nous pouvons constater que le passage sur l’Ephata et la rencontre avec la Syrophénicienne se situe exactement entre les deux récits de la multiplication des pains.

A première vue, on pourrait croire à un doublet : un premier récit au chapitre 6, versets 34 à 44 et un deuxième récit au chapitre 8, versets 1 à 10. Non, saint Marc n’a pas fait un « copier/coller » sur son ordinateur. Il nous enseigne, dans ce long passage que les exégètes appellent « la péricope des pains », comment l’Eglise, l’Église primitive, mais aussi l’Église contemporaine, est sans cesse appelée à s’ouvrir à l’universel, à reculer les frontières. Au terme de la première multiplication des pains, on ramasse 12 corbeilles (chiffre – signe du peuple d’Israël, signe de la succession apostolique, signe de la communion comblée). Au terme de la deuxième multiplication des pains, on ramasse 7 corbeilles (chiffre – signe de l’ouverture aux païens, signe de la diaconie sans frontière, signe de la création toujours en enfantement).

Pour passer de 12 à 7, il faut la foi de la Syrophénicienne ; il faut la maturité spirituelle de Jésus capable de relire les évènements au-delà du temps en soupirant sur la création, sur l’église et sur chacun de nous : « Ephata, ouvre-toi ! »

Comme diacre, je suis ému en contemplant dans ces textes un bel enseignement de la diaconie, non seulement parce que le chiffre 7 est aussi le chiffre des diacres dans les Actes des Apôtres, non seulement parce que Jésus apprend lui-même, grâce à la Syrophénicienne, ce qu’est authentiquement « le service des Tables », mais surtout parce que ces textes nous rappellent que la diaconie ne va pas de soi dans l’Eglise et qu’elle exige un acte de foi. Ecouter l’autre, surtout quand il est pénible et arrive à un moment inopportun, exige un acte de foi et une conversion ; s’ouvrir à la différence, lui donner une place dans la communauté ecclésiale exigent un acte de foi et une conversion ; laisser la charité prendre le pas sur les principes dogmatiques exige un acte de foi et une conversion. On peut vraiment dire que « la diaconie du frère est une porte de la foi ! »

Quand, dans la liturgie eucharistique à la fin de la messe, je purifie le calice et la patène en ramassant les miettes du corps du Christ, je ne peux pas m’empêcher de penser à toutes les Syrophéniciennes qui, de par le monde, souhaiteraient en profiter : tous ceux qui sont exclus par la misère, le racisme, la discrimination et la violence, tous ceux dont la vie est « en miettes » à cause des épreuves et des difficultés.

Et j’entends dans le secret de mon cœur le Seigneur me dire, ainsi qu’à mon Eglise et à la société dans laquelle je vis : « Ephata, ouvre-toi ! » C’est ainsi que je comprends le soupir du Seigneur, les yeux levés au ciel, comme au soir de sa mort, Ephata. Le soupir adressé au ciel s’adresse aussi à la terre :

  • que s’ouvre le ciel pour réentendre la parole du Jourdain et du Thabor sur chaque croyant : « En Toi, j’ai mis tout mon amour »,
  • que s’ouvre le cœur de l’humanité « Donne-moi un cœur qui écoute »,
  • que s’ouvrent nos sens pour entrer en relation avec les autres, que s’ouvrent les frontières que nous avons nous-mêmes inventées !

L’accueil, porte de la Foi

Ephata, c’est une parole baptismale, une parole de libération, une parole de guérison. Elle pourrait être le résumé de l’Année de la foi qui nous invite à nous ouvrir à l’accueil de la grâce de l’Esprit Saint, à nous ouvrir à la volonté de Dieu dans nos vies.

S’ouvrir est à la fois un acte de volonté dans lequel il faut prendre des décisions mais c’est aussi un acte de consentement dans lequel il faut se résoudre à lâcher prise.

S’ouvrir n’est jamais aisé surtout si l’autre nous agresse et entre dans notre espace vital par effraction. S’ouvrir est une Pâque, un passage de la mort à la vie, une pierre roulée, une mort traversée comme on traverse la mer.

Ce qui est étranger nous est toujours étrange. Comment m’ouvrir au Tout Autre si je renonce à m’ouvrir au mystère de l’autre ? Un mystère c’est ce qui se dévoile peu à peu. Le mystère exige du respect, de la pudeur, de la délicatesse et de la considération. M’ouvrir au mystère de l’autre,

  • c’est consentir à ne pas tout comprendre de l’autre,
  • c’est donner du temps à l’apprivoisement mutuel,
  • c’est renoncer à vouloir tout comprendre chez l’autre et préférer « faire un bout de chemin avec lui » pour « naître » ensemble à une nouvelle connaissance de la relation et de soi même !

Le mystère de l’autre me révèle mon propre mystère : il est à la fois « le même » et le « différent » ; il me révèle mes limites et ma vocation à la relation ; il me fait prendre conscience que mes fragilités, ma vulnérabilité peuvent me conduire à avoir peur de l’autre… ou au contraire à les considérer comme une chance pour entrer en relation : c’est la sagesse des bébés et des vieillards qui ne craignent pas d’avoir confiance pour se faire aider.

S’ouvrir au mystère de l’autre est une propédeutique, un apprentissage pour retrouver le chemin du Tout Autre, c’est un chemin de vie, une itinérance intérieure. Il est un proverbe berbère qui pourrait résumer le thème de ce congrès « Ephata – s’ouvrir au mystère de l’autre. » Ce proverbe raconte :

Quand je l’ai vu de loin, j’ai cru que c’était un fauve Quand je me suis approché, j’ai réalisé que c’était un homme Quand je lui ai parlé, j’ai compris que c’était mon frère !

Puissions-nous le mettre en pratique !

C’est ce que l’on appelle l’hospitalité du cœur. C’est probablement ce qu’ont voulu nous rappeler les pères du synode sur la nouvelle évangélisation dans leur message du 17 octobre 2012 : « L’authenticité de la nouvelle évangélisation a le visage du pauvre. Se mettre à côté de celui qui est blessé par la vie n’est pas seulement un exercice de sociabilité, mais c’est avant tout un fait spirituel.

La présence des pauvres dans nos communautés est mystérieusement puissante. Elle change les personnes plus qu’un discours, elle enseigne la fidélité, elle fait comprendre la fragilité de la vie, elle appelle à la prière, et, pour tout dire, conduit au Christ.

Le geste de la charité exige d’être accompagné de l’effort pour la justice. C’est un appel qui s’adresse à tous, pauvres et riches, d’où la nécessaire insertion de la doctrine sociale de l’Eglise dans les parcours de la nouvelle évangélisation et les soucis de la formation des chrétiens qui travaillent à l’harmonie des rapports humains dans la vie sociale et politique. Message final du synode des évêques sur la nouvelle évangélisation. »

De Gilles Rebêche, diacre du diocèse de Fréjus-Toulon.

Après des études de sociologie et de théologie, il crée avec son évêque la diaconie du Var, initiative originale en Europe, qui intervient dans les domaines de la santé, du logement, de l’animation des quartiers, de l’économie solidaire, de la culture, et de l’accompagnement des familles en deuil… Il est membre du Conseil national de la solidarité de l’Eglise de France.

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