« Elle me regardait comme une personne » : se libérer des préjugés

Savons-nous comme le Christ proposer une rencontre avec l’autre comme Zachée à Jéricho où il lui dit :  » Je viens manger chez toi » ?

 » Elle me regardait comme une personne  » (Bernadette Soubirous)

(3) Se libérer des préjugés

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Se libérer des préjugés pour entrer dans l’action de grâce

Il y a une troisième libération : il faut se sortir des préjugés, préjugés sur les personnes, sur les situations. J’aime bien un texte dans l’Évangile de St Luc, c’est la rencontre de Jésus avec Zachée à Jéricho où il lui dit :  » Je viens manger chez toi ». Zachée c’était vraiment quelqu’un d’infréquentable, comme ceux qui sont dans la misère. Il y a plusieurs formes de misère. Zachée c’était quelqu’un plein de pognon, c’était un trafiquant, mais dans la misère. Et ce qu’il y a de plus dur dans le marquage de la misère, c’est la honte, c’est d’être mis sur la touche, c’est d’être disqualifié, d’être montré du doigt. Jésus a cette proposition : « Je viens manger chez toi ».

Ce que je voudrais dire autour de Zachée, c’est que pour sortir de nos préjugés, il n’y a rien de mieux que l’art de la table. On sait bien que dans beaucoup de nos paroisses, associations…il faut être capable de pratiquer l’art de la table : tables ouvertes, tables partagées… Je dis souvent aussi dans notre secteur pour former les séminaristes au séminaire :  » Quand vous êtes dans une paroisse, vérifiez chez qui vous êtes invités et chez qui vous vous invitez. Si vous n’allez que dans les équipes Notre-Dame ou chez certains paroissiens qui font chanter dans les équipes liturgiques vous ne vous faites pas inviter physiquement. Il y a des gens que vous connaissez simplement parce qu’ils viennent à la paroisse et au vestiaire, il faut se faire inviter par eux ou les inviter, mais c’est plus facile de se faire inviter parce que parfois les gens ont honte de venir ». Donc le partage de la table dire comme Jésus : « Je viens manger chez toi » c’est quelque chose d’incroyable.

On se rend bien compte que dans l’animation spirituelle souvent cela passe aussi par l’expérience des tables partagées, des tables ouvertes. On dit que le diacre c’est pour le service des tables et on apprend ce que c’est que la table. Les amis toulonnais savent bien parce que je le raconte souvent, comment j’ai appris le service des tables et la théologie du service des tables : c’est de manière très simple. Comme je suis célibataire et que les gens pensent que je ne sais pas faire la cuisine, je suis très souvent invité. Alors, à force d’être invité je me suis rendu compte qu’il y avait plusieurs choses qui m’apprenaient le service des tables.

La première chose, je trouve que c’est très important à repérer parce que c’est pratique aussi pour les tables partagées, les tables ouvertes, les tables fraternelles, les week-ends. Quand je suis invité chez quelqu’un, même si la cuisine est très bonne, si on ne fait que passer les plats et qu’on ne parle pas, on sort de là et on se dit :  » C’était mortel ! ». À table, ce qui est autant important que la circulation des plats, c’est la circulation de la parole. D’ailleurs on le dit dans le langage policier : passer à table, c’est parler ! Parler, c’est quelque chose d’important et il faut que la parole circule. C’est pour cela que dans des accueils où on distribue des colis et où les gens sont silencieux, s’il y a de la violence il y a de fortes chances que ce soient des lieux où on ne se parle pas.

C’est très important pour le service des tables d’avoir des lieux où ce ne sont pas seulement les plats qui circulent, mais où la parole circule aussi.

Une autre chose que j’ai réalisée quand je vais chez quelqu’un, c’est que cela fait toujours plaisir à la personne qui a fait la cuisine qu’on lui dise :  » C’est bon… C’est original ! ». Le service des tables nous apprend que quand on est invité ça développe en nous l’imagination pour pouvoir comprendre que c’est bon et que c’est donné. Dans la vie on a des tas de choses qui font qu’on devient grognon parce qu’on oublie de réaliser que tout ce qui m’est donné au quotidien, c’est bon. On est souvent dans le registre de la plainte, on est même persuadé parfois que pour aller bien, pour qu’on soit en relation, on va dire ce qui ne va pas. Ce qui fait la table eucharistique, c’est qu’on passe de la plainte à l’action de grâce. C’est important dans la vie d’avoir des moments où on est capable de réaliser que les choses sont données et qu’elles sont bonnes, et de pouvoir le dire. On le voit dans les couples ou dans les amitiés, quand quelque chose nous est donné, c’est bon et quand on n’est pas capable de rendre grâce, les choses peuvent s’abîmer.

Donc, le service des tables, c’est cela. C’est un exercice pour apprendre à reconnaître la bonté de ce qui m’est donné et de pouvoir l’exprimer, de pouvoir le dire. Tous ceux qui traversent la misère le savent bien ; quand vous racontez votre vie, celui qui est en face de vous, soit il pleure avec vous, soit, au contraire, il peut entrer dans un rapport d’admiration et quand quelqu’un a vécu des choses dures, lui dire : » Tout cela vous l’avez vécu et vous tenez le coup, vous avez le courage et la force de continuer. C’est beau d’écouter quelqu’un comme vous « . Cela change le regard !

Le service des tables c’est aussi de se dire que dans la relation que l’on a avec l’autre il y a une manière de le regarder comme une personne qui est différente plutôt que de le regarder comme une lamentation. Je pense que c’est quelque chose qui fait partie du mystère de Lourdes et de l’histoire de Bernadette d’être regardé par un regard qui nous espère, un regard qui a un projet sur nous.

Tout à l’heure à la pause on m’a posé une question à propos de l’Immaculée Conception dont j’ai parlé ce matin. Quelqu’un m’a dit :  » Pourquoi tu parles de l’Immaculée Conception comme quelque chose qui est de l’ordre d’un projet. Marie, cela fait partie aussi de son origine ». Ce à quoi j’ai répondu :  » Oui, parce qu’on dit de Marie qu’elle est plus jeune que le péché. Marie c’est un peu comme une mère quand elle regarde un enfant. Une mère elle voit de son enfant ce qu’elle a connu quand il était petit et on a beau lui raconter 36 choses, elle le voit à travers son regard de mère qui espère « . C’est pareil en ce qui se conçoit d’immaculé en chacun de nous. Marie elle a aussi un regard qui nous connaît plus jeune que le péché. Dans nos vies, on ne se définit pas par rapport à nos difficultés, nos histoires, nos épreuves. Il y a en nous quelque chose d’inaliénable qu’on appelle la dignité, nous sommes faits à l’image de Dieu, à sa ressemblance, c’est-à-dire qui est encore en train de se construire. Tout cela c’est ce qu’on retrouve dans le service des tables quand on apprend à dire les choses bonnes qui nous sont données.

Dernier point. Quand je suis invité, je me rends compte que même si c’était bon, même si la discussion est sympa, même si j’ai félicité la personne qui a fait la cuisine, je ne vais pas manger tout seul dans mon coin, prendre tout le plat et me goinfrer. Finalement c’est encore mieux de le partager, il y a encore plus de plaisir si tout est partagé, même s’il faut accepter de vivre des frustrations ou maîtrise de soi. Ce n’est pas pour se limiter, mais au contraire parce qu’on est plus heureux et que le bonheur, plus il est partagé, plus il est ouvert, mieux c’est.

L’exemple des tables partagées, cela veut dire qu’il y a quelque chose comme cela qui augmente, cela fait partie de l’ordre de la qualité de la vie.

On ne se met pas au service des pauvres et au partage fraternel avec les gens simplement par esprit de sacrifice ou parce qu’il faut le faire, on le fait parce que cela nous donne du bonheur et que ce partage nous rend encore plus heureux. On en sort grandi et quand on a fait cette expérience, c’est une expérience de qualité de vie.

De Gilles Rebèche, diacre du diocèse de Fréjus-Toulon

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