« Elle me regardait comme une personne » : se libérer de l’esprit grognon

Comment faire pour être vraiment regardé comme une personne ? Sortir de certains esclavages comme la tristesse, nos peurs,…

« Elle me regardait comme une personne » (Bernadette Soubirous)

(1) Se libérer de l’esprit grognon

Consentir à vivre des passages et des libérations

J’ai voulu repartir sur cette affirmation :  » Elle me regardait comme un personne » pour arriver à comprendre ce que cela voulait dire : Comment faire pour être vraiment regardé comme une personne ? Dans l’évangile et dans la pratique de la relation sociale on a peut-être à découvrir des choses. Qu’est-ce qui empêche de regarder l’autre comme une personne ?

Je pense qu’il y a plusieurs choses dont il faut sortir et se libérer. J’évoquais ce matin le passage du gave comme le passage de la mer. Il y a toujours des moments dans notre vie où il faut refaire cet itinéraire dont on nous parle depuis les origines, qu’on évoque la nuit de Pâques. Il faut nous libérer de nos esclavages les plus secrets pour aller vers la convivialité. Toute relation est aussi une pâque et toute notre existence est une pâque. On doit sans cesse dans notre vie se libérer de ce qui nous rend esclave pour aller vers l’autre, pour aller vers quelque chose de plus beau. Mais ça passe par un passage et dans la bible on nous parle de cette histoire du passage de la mer. On sait que cela veut dire aussi le passage de la mort, le passage de l’épreuve. Tous les croyants, quel que soit le moment de leur vie, sont confrontés à ce pas à faire. On dit toujours qu’il faut « faire le pas » quand il y a une décision à prendre. Je ne sais pas si vous avez réfléchi déjà à ce moment qu’ont vécu les hébreux. Je ne sais pas,( comme l’horloge), si cela a vraiment existé ! En tout cas on le raconte comme quelque chose d’important. Je fais donc comme si c’était quelque chose d’important. Je les imagine au moment où ils vont passer la mer, à ce moment qui est un peu comme des moments de notre existence. Ils se disent  » Si je vais en arrière, si je reste là, il y a toute l’armée des égyptiens, de mes vieux souvenirs qui va me tomber dessus et si je vais en avant, je risque de me faire engloutir ».

Il y a des moments dans la vie où on ne sait pas. On est sûr que d’une chose, c’est qu’on ne peut pas rester dans le moment actuel. Dans les relations, dans les rencontres, dans les choix de vie, c’est cela l’expérience de la foi : c’est qu’on est tenu de faire un pas et d’avancer en prenant des risques. Ce passage, il est toujours réel ; il y en a plusieurs à vivre pour sortir de certains esclavages.

Se libérer de l’esprit grognon… pour entrer dans la fête !

Le premier esclavage dont, me semble-t-il il faut sortir, c’est l’esprit grognon, sortir de la tristesse. Qu’est-ce que c’est l’esprit grognon et qu’est-ce que c’est que la tristesse ? Je voudrais repartir du texte du Fils Prodigue que raconte St Luc : un père avait 2 fils. Il y en a un qui s’en va. Je l’évoquais ce matin parce qu’on retrouvait ce texte en filigrane dans la grotte aux cochons de Massabielle, puisque celui qui va très loin mange des caroubes. En méditant ce texte, on peut faire ce que l’on appelle de l’anthropologie, de la relecture. Certains savants racontent que dans l’histoire humaine, l’être humain avant de devenir quelqu’un qui était debout était un peu comme une bête accroupie et qu’il a pris du temps pour se mettre debout, et on raconte que dans la longue évolution de l’espèce humaine il y a eu un moment où cet être qui ressemblait à un animal s’est mis debout et en se mettant debout, il y a plusieurs choses qui lui sont apparues.

On a vu qu’il y avait un lien entre le visage et la main. Le fait de se mettre debout ça lui a permis d’avoir un visage ; un visage ça lui a permis d’avoir une parole et s’être reconnu par l’autre et de pouvoir utiliser sa main pour rendre service, travailler et utiliser des outils.

Quand je relis l’histoire du prodigue, ça a à voir avec ça. Cet homme qui s’était éloigné de chez lui, qui vivait au milieu des cochons, il était quasiment par terre. Et quand il a eu ce cri primordial : « Oui, je me lèverai et j’irai chez mon Père », on voit tout à fait la scène : il se remet debout, il se sent reconnu, regardé et il avance vers son père.

Quel rapport avec notre sujet ? Je me rends compte que souvent, dans les comportements associatifs, dans l’église, dans les paroisses, même dans la société, c’est parfois comme si on se comportait les uns et les autres comme des groins. Un groin il ne pense qu’à bouffer, se traîner dans la boue, se reproduire. On finit alors par grogner. Dans la manière d’aider les gens, de rendre service, si on considère l’autre comme quelqu’un qui n’a que des besoins de nourriture, de mise à l’abri, des choses comme ça, on ne le considère pas comme une personne. Être considéré comme une personne, c’est entrer dans un vis-à-vis, devenir quelqu’un, redevenir debout, et dans ce texte du prodigue, c’est cet homme qui se remet debout.

Qu’est-ce que fait le père ? Il l’invite à la fête. Il me semble que la première chose pour être regardé comme une personne, c’est de se savoir invité à la fête. Il lui remet les sandales de l’homme libre, il lui remet le signe de l’alliance.

Mais cela ne plait pas à tout le monde ! Le fils aîné se met à grogner à son tour parce qu’il ne supporte pas qu’on fasse la fête avec celui qui était exclu et qu’on avait montré du doigt.

Pourquoi vous raconter cette histoire ? Parce que dans le service de la vie ecclésiale, de l’animation spirituelle, de la place qu’on donne aux plus pauvres, il est important d’abord de se rappeler cela ! Ce qui s’oppose à l’exclusion, ce n’est pas l’inclusion, l’insertion, mais pour un chrétien, c’est la communion, c’est vivre en communion. Qu’est-ce que les plus pauvres nous demandent ? Qu’on passe du temps avec eux, qu’on sache faire la fête, qu’on parle, qu’on s’écoute, qu’on rit, qu’on soit en amitié ! C’est cela qui prime, c’est cela le signe du Royaume ! Souvent on est dans des confusions. On demande de faire la différence entre les conseils de la charité, la diaconie. On n’a pas à faire les choses « pour » les autres mais de faire « avec » et essayer de faire « à partir de « .

Il me semble qu’en anthropologie chrétienne la façon dont on considère l’autre nous en dit long sur le « regarder comme une personne » ; on le regarde comme un groin, comme quelqu’un qui vient nous voir simplement parce qu’il a des choses à réclamer ou parce qu’on a envie de vivre un temps d’amitié, de prière, de fête avec lui.

La première chose pour pouvoir entrer dans cette attitude fondamentale de « regarder comme une personne », une des premières libérations que nous avons à faire, c’est de nous libérer de l’esprit grognon. L’esprit grognon, c’est aussi de croire comme le fils aîné que ce n’est pas possible. On le voit dans des paroisses, des communautés, même des mouvements, des services, des organismes caritatifs ou des congrégations.

(…)On a une phrase dans la diaconie :  » être reconnus comme de sujets de la foi et pas comme des objets de la charité « . C’est important cela : être reconnus comme des sujets de la foi, des frères avec qui on a quelque chose à partager.

En cela, le prodigue nous apprend à sortir de l’esprit grognon, à la fois du côté des plus pauvres qui parfois se mettent eux-mêmes en situation de quémander… Je pense que c’est important d’entrer dans des relations d’amitié, de communion, de respect, ce qui veut dire qu’on les considère comme des personnes, pas comme des objets de la charité. Cela demande aussi de s’inscrire dans la durée.

Donc, la première chose : se libérer de nos peurs, de l’esprit grognon !

Dans ce cadre là, je suis toujours attentif à relire les Pères de l’Église, ceux que l’on appelle les Pères du Désert. Ce sont des gens qui dans l’Église primitive disaient des choses très intéressantes sur cette libération de l’esprit grognon. Ces hommes qui vivaient dans les grottes du désert avaient repéré deux maladies spirituelles qui reviennent toujours, même dans l’action caritative, dans les conseils de la solidarité, dans les choix avec les plus pauvres. Ces deux maladies, les Pères du Désert les désignaient par des mots grecs : l’acedia et la superbia.

L’acedia est une maladie un peu spéciale. Certains Pères du Désert, à force de prier dans les grottes, finissaient par sentir qu’ils n’y arrivaient pas, alors ils disaient :  » Je ne suis pas capable, je ne suis pas bon, jamais je ne pourrai être saint, il vaut mieux que j’arrête de prier, ça ne sert à rien » et puis ils étaient tristes et ça se voyait tellement sur leur visage qu’ils faisaient le vide autour d’eux ; on n’avait plus envie d’aller les voir.

Il y avait une autre catégorie de moines dans ces grottes qui avaient une autre maladie, à force de prier, de se retirer. Elle s’appelait la superbia. Ceux-là, c’était l’inverse des premiers. Ils se redressaient un peu et ils étaient persuadés de savoir tout, d’avoir la vérité sur tout, mais ils faisaient quand même le vide autour d’eux.

Ces deux maladies de la vie spirituelle, je me suis rendu compte qu’elles existent beaucoup dans l’action de proximité avec les pauvres. Il y a des fois, l’acedia vous prend :  » Untel, impossible ! J’ai tout fait, irrécupérable ; ce n’est pas la peine d’essayer, on a tout fait. C’est un profiteur ; on en a fait le tour… Et puis, cette personne, ce curé je le connais par cœur, ou cet évêque… il n’y a rien à faire, il n’y a rien à faire !  »

Et puis avec l’autre maladie, la superbia, c’est un peu l’inverse :  » Nous avons la solution ! Venez voir à la fraternité St Laurent dans le Var, venez voir le Sappel ! On sait ce qu’il faut faire ! » Parfois c’est une maladie de se présenter comme si on avait la réponse. Non, personne n’a la réponse. Cela devient une maladie spirituelle si on croit ça !

Il faut avancer humblement, en se disant que chacun essaye de vivre ce qu’il comprend de l’Évangile, de considérer l’autre comme une personne. L’important c’est de ne pas avoir l’esprit grognon. Il y a différentes manières d’avoir l’esprit grognon, c’est de tomber soit dans l’acedia, soit dans la superbia.

De Gilles Rebèche, diacre du diocèse Fréjus-Toulon

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