L’écoute : le fondement d’une attitude spirituelle

Le soignant se demande régulièrement : « Qu’est-ce que je peux faire pour l’autre ? » Cette question doit s’accompagner de : « Quelle présence je veux vivre avec l’autre ? »

L’écoute : le fondement d’une attitude spirituelle

Interrogeant le sens, l’expérience de la souffrance appelle celle des sens. Les sens ont du sens et aident à chercher le sens quand ils permettent de vivre une relation, une présence. La grande souffrance doit appeler à transformer la relation pour davantage de présence intérieure. C’est ça, l’appel qu’elle lance : transformer la relation pour plus de présence de l’un et de l’autre. Être présent à soi-même pour convoquer l’autre à sa propre présence. Le soignant se demande régulièrement : « Qu’est-ce que je peux faire pour l’autre ? » Cette question doit s’accompagner de : « Quelle présence je veux vivre avec l’autre ? »

Et le sens fondamental, qui irrigue tous les autres, est l’écoute.

« La souffrance ne peut être atteinte par les connaissances et la technique. Elle est de l’ordre de la reconnaissance du sujet et nous invite à l’écoute et son silence », nous dit le psychanalyste Denis Vasse (\Tasse).

La pratique de l’écoute est aussi belle qu’elle est difficile. Elle est du même ordre que la rencontre, la beauté ou l’amour.

La relation d’un enfant à son père, les conseils d’un psychologue, l’élaboration d’un psychanalyste, les gestes de l’infirmière, la profondeur d’un moine, nombreuses sont les illustrations de l’importance et de la diversité de l’écoute. Ne serait-ce pas parce que cette dimension est consubstantielle à l’humanité même de la personne humaine ? Nous avons tous besoin d’être entendus pour naître, pour exister, pour grandir, pour nous remettre debout, pour mourir. De notre premier à notre dernier souffle, nous avons tous besoin d’une oreille qui sache nous percevoir en vérité quand nous essayons de nous dire nous-mêmes.

L’acte d’écouter peut se présenter à n’importe quel moment : en couple, en famille, entre amis, au travail, entre inconnus, dans la rue, au téléphone et à plus forte raison dans une relation de soin, médical, psychologique ou social.

L’écoute est hospitalité. Il y a des terres plus hospitalières que d’autres ; il en est de même pour les cœurs, certains sont naturellement plus hospitaliers que d’autres. Elle est la première des hospitalités parce que la plus simple, la plus spontanée, la plus naturelle. La dernière aussi car même quand il n’y a plus rien à faire, il est toujours possible de prêter son oreille. C’est ce que développe le philosophe Jean-Louis Chrétien dans un chapitre de son livre L’arche de la parole : « J’écoute là où je n’en sais pas plus que l’autre sur ce qu’il me dit, là où je peux partager avec lui la surprise de ce qui arrive… » (Chrétien).

De façon simple, on peut dire qu’écouter permet à l’autre de prendre conscience de soi. Tout le développement psychique passe par la façon dont les éducateurs, au sens large, vont écouter, percevoir le nouveau-né puis l’enfant, vont recevoir ses signaux, et y répondre, développant alors sa croissance et son sentiment d’exister en tant que sujet.

Métaphoriquement, écouter, c’est faire un bout de chemin ensemble vers plus de vie, plus de liberté. Pratiquement, cela consiste à prendre l’autre là où il en est, tel qu’il peut se dire à ce moment-là, pour l’aider à trouver lui-même quelque chose de sa vérité. L’écouter pour que, à travers ses peurs, ses hésitations, ses blocages, il trace lui-même son chemin, et qu’il parvienne à le formuler. Ce qui étouffe celui qui réclame d’être écouté, et combien les soignants en sont témoins, c’est de ne pas parvenir à dire ce qu’il est en train de vivre.

Mais ne nous y trompons pas, le discours de l’autre est toujours le support de quelque chose qui cherche à être dit de plus profond, comme des balbutiements d’une parole qui veut dire toujours plus d’intime. Écouter, c’est entendre cet écho, tendre vers cette rumeur. Ce qui suppose de tendre l’oreille aussi vers ce qu’il porte de vie, de terre promise, ou de combat pour y accéder. La relation d’écoute est celle de plusieurs vivants, avec leur manque respectif.

Mais assumons-le en tant qu’écoutant et assumons-le le mieux possible : écouter est un pouvoir. Pouvoir personnel et mystérieux, il nous est donné pour permettre à autrui en disant sa souffrance ou ses aspirations à mieux devenir lui-même et à mieux prendre ainsi conscience de sa propre valeur.

Pouvoir personnel donc, parce que la véritable écoute, à la différence de cette vague attention dont les médias nous rendent spectateurs et complices, offre une attention toute singulière à un être unique. Ne dit-on pas de telle ou telle personne — et pas de tout le monde : « Elle, elle sait écouter » ? Cette personne a cette capacité d’être toute là, de savoir consacrer du temps et de la bienveillance, de s’abstraire de ses soucis, d’arrêter quelques instants de parler d’elle. Sont-elles si nombreuses ces personnes-là ? Sont-ils si répandus ces soignants-là ?

Pouvoir mystérieux aussi car cette capacité est liée à une ouverture très profonde, cachée, intime à nous-mêmes, au mystère de l’existence humaine et de ce qui la fonde. L’Homme n’existe que dans la relation, que dans la rencontre avec un autre. L’étymologie latine du verbe écouter est obedire, ce qui signifie « obéir ». Ceci manifeste que nul n’est à l’origine de son existence et que sur un plan ontologique tout ce qui se joue dans l’écoute, nous le rappelle. Nous nous recevons toujours d’un autre, par la grâce d’un autre. C’est par cette ouverture que l’écoute de l’autre devient possible.

Différents niveaux d’écoute

Mais nous sommes atteints de handicaps, nous sommes naturellement sourds et aveugles, et nous n’écoutons que ce que nous voulons ou pouvons bien entendre… Autrement dit, notre écoute est bien souvent sélective. D’autant plus que différents niveaux d’écoute peuvent être distingués. Le premier niveau est intellectuel, il fait appel à l’intelligence. J’assiste à une conférence sur les derniers traitements contre le paludisme, vous écoutez les cours de l’école du Louvre, nous participons à un enseignement de jardinage… Le deuxième niveau est psychologique ou affectif, il touche le cœur. L’écoute porte là sur les désirs et les émotions exprimés. Tel accompagnement m’aura touché, telle nouvelle vous aura secoué, tel film nous aura émus… Le soin est particulièrement concerné par ce registre. Le dernier niveau est spirituel, fondateur, il affecte l’âme. C’est l’écoute de ce lieu le plus intime de nous-mêmes. C’est l’écoute de la parole qui habite nos couches les plus profondes. Nous évoluons là dans le champ spirituel, celui où nous sommes recréés.

Que nécessite l’écoute ?

L’écoute, quel que soit son niveau, et à plus forte raison ceux du cœur et de l’âme, a ses exigences. Elle nécessite une ouverture, un décentrement de soi-même. Si la parole de l’autre est noyée dans les propres sentiments, réactions, projections de l’écoutant, comment peut-elle être entendue ? Elle suppose que l’on accepte d’être changé par l’autre, d’être suffisamment souple et solide en même temps pour consentir à être remis en question et à compatir à la souffrance de l’autre. Cela exige du calme, de l’attention, de l’accueil afin que l’autre se sente reconnu là où il tâtonne, où il se répète. Seule une écoute sans jugement ni réticence peut lui donner la chance de naître à une parole personnelle qui le libère. Suis-je prêt à apprendre une langue étrangère, la langue de l’autre ? Pourrai-je accepter des repères qui ne sont pas les miens, supporter une différence qui pourrait menacer mon système de fonctionnement ? Il y a toujours un risque à écouter, car on s’aventure sur le chemin d’un autre…

Pour écouter, une psychothérapie ou un travail de cette nature n’est pas nécessaire. Mais une meilleure connaissance de sa subjectivité, de ce qui se passe à notre insu est indispensable, pour soi soignant comme pour celui qui bénéficie du soin. Reconnaître ses sentiments à l’égard de telles situations, reconnaître qu’on peut enfermer l’autre dans sa propre vision, reconnaître qu’on limite notre écoute à ce qui ne nous met pas en danger pour éviter l’angoisse. D’où l’importance du travail de supervision qui contribue à trouver une distance plus juste, à ouvrir à des facettes inattendues de l’autre, à percevoir ses angoisses personnelles, pour mieux accueillir celles de l’autre. Autrement dit, pour écouter l’autre, il faut s’écouter écouter…

Dans cet environnement de la performance de l’évaluation et de la démarche qualité, l’écoute parfaite existe-t-elle ?

On pourrait l’imaginer pénétrante, pertinente, compréhensive, même à demi-mot, dans le dit, et même dans le non-dit peut-être, et encore mieux anticipante. En réalité, vécue ainsi, elle risquerait fort de supprimer par avance la parole de l’autre donc l’écoute. Il s’agirait plus d’une violence faite à l’autre que d’une contribution à l’accomplissement de sa parole. C’est pourquoi il convient d’être très prudent avec les interprétations, les pseudo-compréhensions et autres projections. Ce que demande la personne en souffrance, ce n’est pas d’être analysé, autopsié, mais d’être accueilli, et de faire l’expérience de l’hospitalité. Ainsi, malgré les difficultés parfois, porter attention à ne pas s’attendre à du déjà-entendu, du déjà-compris ; ne pas définir à l’avance les limites du possible. La perfection de l’écoute est donc d’être imparfaite, muni du seul savoir de ne pas savoir à l’avance… Charles Péguy le dit en une phrase : « Pour écouter, il faut être sur ses mégardes ; si je suis sur mes gardes, je n’entends que du déjà-dit. »

À l’écoute de la vie qui s’écoule encore

Une personne perd son envie de vivre si le genre d’existence qu’elle a n’est pas reconnu par son entourage, sa famille, la société, l’institution, les soignants. Qu’est-ce qui est vivant chez l’autre, quelle est sa part « non malade » ? Qu’est-ce qui lui est possible, qu’est-ce qui le vivifie, aujourd’hui, maintenant et pas demain ou plus tard ? Où est la vie qui circule en lui aujourd’hui ? Comment peut-il s’exprimer ? Quelle vie le traverse encore ? Ces questions, qui sont une façon de reconnaître que la vie de l’autre est encore possible, renvoient l’accompagnant à lui-même : qu’est-ce qui le fait vivre ? Sur quoi s’appuie-t-il ? Sur quoi repose sa propre vie ; résonance d’humanité…

L’écoute fait de celui qui la prodigue un témoin : témoin pour l’autre que, même quand il ne peut plus rien articuler, il est encore un être de souffle.

De J G Xerri, Extrait de « le soin dans tous ses états »

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