Au cœur de la compassion

Vivant depuis un certain nombre d’années avec des hommes et des femmes en détresse qui ont de lourds handicaps, je commence à prendre conscience des barrières qui existent en moi… Pour vivre l’amitié, pour être accueil, écoute, compréhension, il faut être vidé de soi-même.

Au cœur de la compassion [1]

Vivant depuis un certain nombre d’années avec des hommes et des femmes en détresse qui ont de lourds handicaps, je commence à prendre conscience des barrières qui existent en moi. Les hommes et les femmes avec lesquels je vis ont été opprimés, méprisés, rejetés, à cause de leur handicap mental parfois très profond. Beaucoup ont fait des séjours plus ou moins longs à l’hôpital psychiatrique. En arrivant à l’Arche leur image d’eux-mêmes est négative, brisée. Les conséquences de cette image cassée sont diverses : colère, dépression, refus de vivre, attitudes bizarres, gestes autodestructeurs, etc. Ils ont un immense besoin de compréhension et d’amitié pour retrouver courage, goût à la vie, confiance en eux-mêmes. Ils cherchent une relation, mais en même temps ils en ont peur. Ils se disent « Ce n’est pas possible qu’on s’intéresse à moi. Je ne suis bon qu’à être rejeté ! », ou « J’ai trop souffert d’avoir été abandonné je n’ose plus risquer une autre relation ; je garde les gens bien à distance » ; « C’est du rêve, une illusion »… Il s’agit alors de les apprivoiser.

Il faut s’approcher de la personne blessée tout doucement, respectant le temps et la distance. Peu à peu, les liens commencent à se créer. Mais on ne peut avoir confiance dans un autre qu’après l’avoir éprouvé : « Est-ce qu’il m’aime vraiment ? Est- ce qu’il s’intéresse vraiment à moi ? Est-ce possible que quelqu’un m’aime ? Ne suis-je pas trop moche ? Est-ce qu’il me laissera tomber comme les autres, quand il aura vu qui je suis ? »

Devant leur exigence de compréhension, d’amitié, devant leurs peurs et leurs mises à l’épreuve, j’ai commencé à saisir le décalage entre leur soif de présence et de soutien et mon incapacité à y répondre. J’ai mis le doigt sur mes barrières et mes peurs.

L’amitié est exigeante, surtout avec la personne profondément blessée qui a été abandonnée. Parfois je suis trop fatigué, frustré, énervé, blessé moi-même pour entendre son appel, ou vouloir y répondre. Je suis trop préoccupé par un événement à venir ou par un événement qui vient de se produire. Je suis enfermé dans mes idées, aussi bonnes et saintes soient-elles. Je suis pris par mes propres problèmes, mes désirs, une certaine autosatisfaction. Je cherche mon confort, mon plaisir, mon bien-être. Alors je n’entends pas l’appel ou, si je l’entends, je n’ai pas la force ni le goût d’y répondre. Je continue mon chemin, seul.

Pour vivre l’amitié, pour être accueil, écoute, compréhension, il faut être vidé de soi-même.

La personne faible, blessée nous met devant les exigences de l’amour Avec elle, on ne peut pas tricher ou jouer. On ne peut pas en rester au niveau des « bonnes paroles ». Son angoisse la pousse à exiger de nous l’authentique. Si on ne répond pas à son attente, ce sera encore une fois la confirmation qu’elle ne vaut rien, qu’elle est coupable d’exister, que le monde est un enfer, que la société est hypocrite, que l’amour n’existe pas, qu’il n’y a aucune espérance. Elle se fermera alors plus profondément encore dans son angoisse, sa colère, son désespoir.

Aimer ?

Aimer est un mot galvaudé.

  • Aimer, c’est s’intéresser vraiment à quelqu’un, lui être attentif ;
  • C’est le respecter tel qu’il est, avec ses blessures, ses ténèbres et sa pauvreté, mais aussi avec ses potentialités, ses dons peut-être cachés ;
  • C’est croire en lui, en ses capacités de grandir, c’est vouloir qu’il progresse ;
  • C’est avoir pour lui une espérance folle : « Tu n’es pas foutu ; tu es capable de grandir et de faire de belles choses ; j’ai confiance en toi » ;
  • C’est se réjouir de sa présence et de la beauté de son cœur, même si elle reste encore cachée ;
  • C’est accepter de créer avec lui des liens profonds et durables, malgré ses faiblesses et sa vulnérabilité, ses capacités de révolte et de dépression.

Si souvent, je ne m’intéresse à quelqu’un que lorsque je sens que je peux lui faire du bien et avoir ainsi le sentiment d’être quelqu’un de bien. A travers lui, c’est moi que j’aime. C’est une image de moi-même que je recherche. Mais, si la personne commence à me déranger, à me mettre en cause, alors je mets des barrières pour me protéger. C’est facile d’aimer quelqu’un, quand cela m’arrange ou parce que cela me donne le sentiment d’être utile, de réussir

Aimer c’est bien autre chose. C’est être assez dépouillé de moi-même pour que mon cœur puisse battre au rythme du cœur de l’autre ; que sa souffrance devienne ma souffrance. C’est compatir.

Mû dans les entrailles

L’Évangile nous dit que Jésus éprouve de la compassion pour la veuve de Naïm qui enterrait son fils unique. Jésus éprouva de la compassion pour les lépreux qui, à cause de leur maladie, étaient exclus de la société juive. Il fut ému de compassion devant la foule qui était comme un troupeau perdu, sans berger, et pour l’aveugle qui vivait dans les ténèbres. Le Bon Samaritain a eu de la compassion pour l’homme roué de coups entre Jérusalem et Jéricho. Le père eut compassion de son fils, quand il le vit revenir à la maison, sale, amaigri et souffrant.

On éprouve de la compassion d’abord pour quelqu’un qui pleure une mort, qui se sent déchiré par la perte d’un être aimé.

On en éprouve pour la personne abandonnée, exclue, rejetée, méprisée ; pour la personne qui a été frappée d’une maladie la laissant avec de graves handicaps ; la personne est démunie, elle souffre, se sentant inutile, un poids pour les autres. On en éprouve pour tous ceux qui sont écrasés, opprimés, maltraités tous ceux et celles qui se sentent brisés pour quelque raison que ce soit.

Mais la compassion n’est pas une émotion passagère ni un geste de tendresse sans lendemain. Compatir, c’est se tourner vers ceux qui sont affligés avec un cœur ouvert, un cœur compréhensif, plein de bonté, qui cherche à apporter une aide, un soulagement.

En grec, le mot « compassion » veut dire « mû dans les entrailles ». Dans la compassion il y a un élément physique : je souffre avec l’autre ; je m’identifie à lui. Ce n’est pas seulement vouloir faire quelque chose pour l’autre, c’est souffrir avec lui de sa souffrance, tout en gardant un certain recul, pour pouvoir si possible lui apporter une aide. La compassion n’est pas simplement une attitude affective ; c’est aussi un soutien.

Je vis dans un foyer où il y a 10 personnes profondément handicapées. Elles ont peu d’autonomie ; aucune d’elles ne parle ; quatre seulement marchent ; leur capacité de compréhension à toutes est très limitée. Parfois des visiteurs passent au foyer. Ils sont en général un peu gênés ne sachant pas communiquer avec des personnes qui ont de si lourds handicaps. Ils les embrassent avec effusion. Je ne pense pas que cela soit très bon pour ceux et celles qui reçoivent ces marques d’affection. Avec une personne très pauvre, très angoissée, sans défense, il faut avancer très progressivement dans la relation, créant pas à pas de petits liens de confiance. Il faut savoir apprivoiser l’autre, se laisser apprivoiser. Cela prend du temps.

Les gestes de ces visiteurs sont peut-être maladroits, mais au moins ils ont le courage de s’approcher de la personne qui a un handicap. C’est un premier pas sur le chemin qui mène vers la maturité du cœur. S’ils continuent, ils pourront découvrir au-delà du handicap qui les impressionne une personne qui a un cœur, souvent blessé, qui a besoin d’être respectée dans son être profond ; une personne qui attend que nous croyions en elle.

Donner ?

Dans les rues de Calcutta, il y a des centaines de mendiants. Je leur donne parfois de l’argent parce que leur présence me gêne. Je leur donne avec agressivité et peur.

Donner pour se libérer d’une mauvaise conscience, ce n’est pas la compassion. Dans la compassion, l’essentiel est la rencontre de deux cœurs : l’important n’est pas ce que je donne mais la façon dont je le donne ; c’est la qualité du regard, la qualité de l’écoute ; c’est l’amour qui transparaît à travers le geste. Quand on aime, on est attentif à la qualité de ce qu’on donne. Si quelqu’un a faim, il faut lui donner un pain qui soit bon. Mais le lui donner avec tendresse et respect.

Un jour, aux États-Unis, dans une cantine où on servait des repas à des chômeurs, repris de justice, clochards, j’ai été choqué par la façon dont les serveurs jetaient la nourriture dans les assiettes, sans regarder les hommes, sans leur dire un mot. Il n’y avait qu’une femme qui regardait chacun en disant un mot gentil : « Pierre, comment vas-tu ? Comment s’est passée la nuit ? » Les hommes habituellement fermés et tristes souriaient ; ils regardaient cette femme avec douceur. Elle donnait plus que la nourriture ; elle leur redonnait un nom, un visage.

Dans nos communautés de l’Arche, il y a parfois des assistants qui ne voudraient vivre que de « présence et d’amour ». C’est beau mais un peu naïf et sentimental. Quand on est avec des personnes blessées, en difficulté, il faut savoir quoi faire pour les aider. Quand on est avec quelqu’un qui a un lourd handicap, il faut savoir de quelle nourriture il a besoin, comment le tenir dans le bain pour qu’il se sente en sécurité. Il faut une compétence, qui ne soit pas nécessairement professionnelle, mais plutôt un « savoir-faire », proche du savoir-faire de la mère avec ses enfants, pour que l’autre soit mieux.

Dans mon foyer, Rosemarie ne parle ni ne marche. Son niveau de compréhension est bas. Un jour je remarquai que Marie-Odile, une assistante, était très exigeante avec elle. Rosemarie était par terre. Elle s’était jetée de sa chaise roulante. J’aurais eu tendance à vouloir la ramasser et la remettre dans sa chaise. Mais Marie-Odile lui parlait sévèrement et exigeait qu’elle remonte toute seule dans sa chaise. Je regardais un peu sceptique, pensant Marie-Odile trop sévère. Mais, après un peu de temps, Rosemarie a commencé à bouger et petit à petit, avec beaucoup d’efforts, s’est remise dans sa chaise. Compatir ce n’est pas « faire pour », ce n’est pas gâter l’autre ou le mettre dans du coton ; c’est l’aider à être pleinement ce qu’il doit être et le soutenir dans son effort.

Un jour, on me téléphone qu’une assistante que j’aime beaucoup venait d’être accidentée. Je suis arrivé auprès d’elle en même temps que l’ambulance et l’ai accompagnée à l’hôpital. Elle me reconnaissait et me souriait. Elle ne parlait pas et visiblement elle souffrait beaucoup. On craignait une fracture du crâne. Nous avons attendu presque une heure devant la salle de radio. A un moment, Sophie s’est tournée vers moi et d’une voix faible m’a dit : « Tu as l’air triste ».

Ses paroles m’ont atteint en plein cœur. Non seulement elle souffrait de la tête, mais elle souffrait aussi à cause de moi. Elle devait se dire : « C’est moi qui le rends triste. » J’ai réalisé que ma tristesse était égoïste. Si je l’avais vraiment aimée, j’aurais été tout à elle pour l’encourager, la soutenir, l’aider à souffrir avec confiance et espérance, à découvrir le sens de cet accident et à vivre ces moments sous le regard de Dieu. La vraie compassion ne supprime pas la souffrance car souvent on n’y peut rien. La vraie compassion, c’est communier avec l’autre dans ses souffrances et l’aider à les vivre le plus positivement possible par l’offrande, la prière et l’abandon à la volonté du Père.

Sophie m’a aidé à comprendre le rôle de Marie à la croix. Elle n’était pas repliée sur elle-même, sur sa souffrance. Elle savait que c’était l’heure de son fils. Elle était là, non pour supprimer ses souffrances, mais pour l’aider à les vivre pleinement, pour le soutenir, l’encourager, pour que l’œuvre du Père s’accomplisse.

L’Abbé Pierre dit qu’un homme désespéré : le repris de justice, le chômeur, celui qui a été abandonné par sa femme, a besoin avant tout d’une présence, d’une tendresse, qui dise : « Je suis avec toi ». Il ne s’agit pas de « faire quelque chose pour cet homme — lui trouver du travail ou lui donner de bons conseils. Il est désespéré ; il n’a plus de motivation ; il n’a pas le goût de s’en sortir. Il est en train de se laisser couler, de se laisser mourir. Si quelqu’un lui tend la main lui disant : « Tu n’es plus seul ; dis-moi tes souffrances », l’homme commence à reprendre vie car il se sent aimé.

C’est ainsi que l’Abbé Pierre a commencé « Emmaüs » : il a tendu la main à un homme désespéré et lui a dit : « Avant que tu ne te suicides, peux-tu m’aider à reconstruire une maison pour une femme et son enfant qui sont à la rue ? » Il a fait appel au cœur : « J’ai besoin de toi ; tu peux aider un autre. » L’homme a accepté.

Le cœur de Dieu ?

Compatir n’est pas supprimer la souffrance ; c’est la porter avec l’autre. Quand une mère vient de perdre son enfant, nous ne pouvons pas supprimer sa douleur. Mais nous pouvons marcher avec elle, pleurer avec elle, prier avec elle. Nous pouvons l’encourager et la soutenir. Et elle peut sentir en nous un ami qui la comprenne ; elle n’est plus seule.

La compassion est une qualité de présence qui fait que celui qui est dans la détresse ne se sent plus tout seul et peut reprendre courage. Jésus dans son agonie a dit son besoin d’avoir trois Apôtres avec lui « Ne pourriez-vous pas veiller une heure avec moi ? » Mais ils se sont endormis et sa souffrance n’en a été que plus grande.

Si la compassion est une présence, elle se manifeste par des signes de délicatesse, de tout petits signes : une lettre, un coup de téléphone, un regard de compréhension, une chose donnée avec discrétion qui disent : « Je suis avec toi ; je porte tout avec toi ». Ainsi la compassion est une communication cachée et discrète, une espérance. La personne dans la détresse risque de sombrer dans le désespoir, un goût de mort. L’ami compatissant est là pour l’aider à continuer la route, à vivre ce temps de deuil ou de détresse avec une toute petite flamme d’espérance. Cette flamme d’espérance jaillie du cœur de Dieu donne un sens à la souffrance ; elle nous fait découvrir que par elle nous participons au salut du monde avec le Christ crucifié.

C’est peut-être l’aspect le plus difficile, je dirais même impossible, de la compassion. C’est pourquoi la compassion est un don de Dieu. Quand je suis devant une personne qui souffre ou qui est angoissée, je cherche a faire quelque chose pour elle pour soulager mes propres angoisses. Demeurer avec la personne souffrante, accepter de ne pouvoir rien faire tout en gardant un cœur plein d’espérance, comme Marie au pied de la croix, demande d’être rempli de l’Esprit Saint.

Mes propres blessures

A l’Arche, nous sommes souvent devant des hommes et des femmes qui ont été abandonnés par leurs parents, dans des hôpitaux psychiatriques. Leurs cœurs sont blessés par cet abandon. Notre accueil ne pourra jamais remplacer leurs parents. Leur blessure demeurera. Mais, par notre amitié et notre tendresse, nous pouvons aider un peu à sa cicatrisation. L’essentiel est de comprendre leur angoisse et leur souffrance et de marcher avec eux jour après jour, côte à côte, main dans la main.

Je crois que dans la compassion sont contenues les notions de durée et de fidélité. Ce n’est que quand on se sent responsable de quelqu’un que la véritable compassion est née. « Je marche avec toi pour le meilleur et pour le pire ; tu es mon ami. Il y a des liens entre nous, une alliance. Tout ce qui te frappe, te blesse, me frappe et me blesse. »

Un cœur compatissant n’a pas besoin de mots ni de beaucoup de temps pour dire à l’autre qu’il le comprend dans sa souffrance, qu’il l’aime et qu’il est avec lui. Chacun de nous a fait cette expérience de rencontrer quelqu’un qui le comprenne. Ce quelqu’un peut-être ne faisait que passer dans nos vies.

C’était un moment de grâce, mais qui nous a liés pour le reste de nos vies. La compassion est une sorte de rencontre hors du temps. Je ne suis plus esclave du passé et je ne me projette pas dans l’avenir. Je suis totalement présent à l’autre dans l’instant présent. Je suis à lui d’une façon absolue. Il y a dans la compassion un toucher d’éternité.

Je ne pense pas que nous puissions être compatissants tant que nous ne sommes pas en contact avec nos propres difficultés, nos blessures, nos faiblesses et notre pauvreté. Il est impossible d’entrer dans les souffrances d’un autre, si nous n’avons pas assumé les nôtres, si nous n’avons pas assumé la réalité de notre propre mort, la réalité de notre état de créature et donc de dépendance. Prenant conscience de mes propres faiblesses, je peux comprendre celles d’un autre. Découvrant que Dieu me pardonne toutes mes souillures, mes ratures, mes révoltes même, je peux alors commencer à pardonner les souillures, les ratures, les révoltes des autres. Tant que je ne suis pas en contact avec à la fois ma propre misère et la miséricorde de Dieu, je risque d’aller vers le pauvre comme un riche qui vient l’aider. Le pauvre sera peut-être reconnaissant des conseils ou de l’aide que je lui donnerai, mais il ne se sentira pas profondément compris. On ne peut approcher vraiment la souffrance d’un autre que si on a soi-même souffert.

Dans Saint Luc (ch. 6), Jésus dit : « Soyez compatissants comme Mon Père est compatissant. Ne jugez pas et vous ne serez pas jugés… » La compassion nous mène à être très proches d’une personne, à nous identifier à elle. Le jugement par contre implique une séparation. Il met une distance entre moi et l’autre. C’est pour cela que dans la compassion il ne peut y avoir de jugement.

On ne peut aider l’homme désespéré que si on a touché soi-même ses propres zones de désespoir et qu’on a découvert la puissance aimante de Dieu, Père de Miséricorde. On ne peut aider la personne en deuil que si on a assumé sa propre mort à la lumière de la résurrection. On ne peut aider le pécheur que si on reconnaît sa propre capacité de pécher et qu’on a découvert le pardon de Dieu.

La compassion est alors le sommet de l’amour. Saint Paul, dans sa lettre aux Corinthiens, dit que la charité « accepte tout, croit tout, supporte tout, espère tout ». Mais, pour cela, il faut que notre « moi » soit mort et que les racines de notre égoïsme soient coupées. Jésus le dit : « Qui veut sauver sa vie la perdra et qui perd sa vie à cause de moi la trouvera » (Mt 16). Mais ces morts à notre égoïsme prennent du temps. N’est-ce pas là toute l’œuvre de l’Esprit Saint : nous dépouiller du vieil homme, de ces mille recherches de soi, pour nous donner un cœur nouveau, un cœur libre ? La promesse de l’Esprit Saint est de retirer notre cœur de pierre pour nous donner un cœur de chair.

Prière et miséricorde

Le chemin de la compassion ne peut être que dans notre relation avec Jésus. Si nous demeurons en lui, nous porterons beaucoup de fruits. Notre cœur battra au rythme de son cœur. Il nous faut manger son corps et boire son sang, pour qu’il puisse vivre en nous et nous en lui. Et il faut supplier le Père de nous accorder ce don.

Henri Nouwen dit que pour vivre la compassion il faut être un homme ou une femme de prière [2] . La prière, c’est donner un espace à Jésus. « Ainsi, dans la solitude, on ne quitte pas les autres. Au contraire, nous nous rapprochons d’eux par la compassion.

L’expérience m’a montré que des Carmélites enfermées dans leur cloître sont souvent des femmes de compassion. Elles comprennent les souffrances des autres ; elles ont un sens des souffrances de notre monde. C’est parce qu’elles sont des femmes qui savent vivre dans la solitude et, vivant dans la solitude, elles reçoivent le cœur de Dieu. Il y a des gens qui vivent proches des personnes pauvres et qui sont hyperactifs. Ils courent partout ; ils ne savent pas s’arrêter. Ils sont incapables d’une vraie compassion. Notre expérience à l’Arche montre que si on veut continuer à vivre jour après jour avec des personnes blessées en gardant un cœur attentif, compréhensif et compatissant, il faut savoir prendre du temps pour la prière.

Quand on cherche à accueillir le pauvre, à l’écouter et à répondre à son appel, on découvre alors nos barrières et nos peurs et nos agressivités. En face de la prise de conscience de ces ténèbres en nous, nous pouvons nous décourager ou nous déprimer. Nous pouvons nous dire que l’Evangile est une folie et nous écarter du pauvre qui révèle ces ténèbres en nous. Ou nous pouvons nous plonger encore plus dans le cœur de Jésus, le suppliant à chaque instant de purifier nos cœurs et de nous donner son don de compassion. Cette prise de conscience de notre vulnérabilité, de notre moi défensif et agressif, nous rapproche du pauvre. Nous devenons des mendiants de la miséricorde. Nous découvrons notre besoin d’un sauveur qui guérisse et qui pardonne ; d’un sauveur qui nous fasse miséricorde, pour qu’à notre tour nous devenions miséricordieux.

Qui sauve ?

Pour grandir vers cette maturation du cœur qu’est la vraie compassion, nous avons besoin de la communauté. Je vois dans notre vie à l’Arche combien certains assistants plus affectifs peuvent s’attacher à des personnes handicapées et perdre cette objectivité de l’amour, s’ils ne sont pas aidés par d’autres dans la communauté. Ils disent « J’aime les personnes handicapées, mais je n’arrive pas à m’entendre avec les assistants ». C’est là un mauvais signe. Il y a parfois une attirance vers le faible, parce qu’on peut le dominer ; on a besoin de son affection. On risque alors de s’enfermer dans une relation duelle qui devienne une impasse.

Aucun être humain n’est le sauveur d’un autre. La véritable compassion c’est d’introduire le pauvre, la personne blessée dans tout un cercle d’amour déjà existant. A cause des racines profondes d’égoïsme qui sont en chacun de nous, nous avons constamment besoin d’être purifiés. Nous savons tous que nos gestes d’amour, notre générosité et notre idéalisme peuvent être ternis par une recherche de nous-mêmes, un besoin de dominer, d’avoir raison, l’orgueil. C’est peut-être dans le domaine de la bienfaisance qu’on peut vivre le plus dans l’illusion de la vertu et le pharisaïsme. C’est le grand danger des « professionnels » de la bienfaisance. La communauté ou les membres d’une équipe nous aident à nous purifier de ces racines qui vont loin dans notre inconscient. Pour pouvoir vivre la compassion, il faut à la fois la grâce de Jésus et une communauté avec laquelle je puisse partager, m’approfondir et me purifier.

L’autre soir, Pierre avait 39°,6 de fièvre. Il a 20 ans dont 15 passés à l’hôpital psychiatrique où il a été placé à l’âge de 2 ans. Il voit à peine ; il n’entend que quelques sons ; son niveau de compréhension est très bas. C’est un petit bonhomme qui a beaucoup souffert. Il reste un homme douloureux avec des moyens de communication limités. J’étais auprès de son lit. A un moment il a mis sa main dans la mienne avec un léger sourire. Nous sommes restés là, main dans la main, en communion l’un avec l’autre ; heureux d’être ensemble. Sa confiance m’a touché en plein cœur. Nos mains jointes étaient comme le signe d’une alliance entre nous. Je me sentais en prière.

Pierre m’aide beaucoup. Sa faiblesse attire ce qu’il y a de plus profond en moi, mon cœur. Il m’aide à pénétrer dans l’Evangile et à le vivre. Ce n’est pas du sentimentalisme, mais un don qui m’a été donné qui implique, comme tout don, des exigences et un engagement. Je demande à Jésus de m’aider à être fidèle à Pierre et à ne pas le décevoir car, sans son Esprit Saint, ça me serait impossible.

Rencontrer le pauvre, vivre avec lui, est une voie royale pour pénétrer dans le cœur de Dieu ; c’est une voie faite de petites choses bien ordinaires ; c’est une voie d’amour, de service, avec des moments de communion profonde.

Pour le vivre, j’ai besoin d’une communauté. Les autres qui ont comme moi une responsabilité par rapport à Pierre m’aident à rester vrai, à ne pas tomber dans le sentimentalisme ou la surprotection, à ne pas me décourager ni m’enfermer dans la routine. C’est bon et nécessaire car les racines du péché et de la lâcheté sont profondes en chacun de nous.

Les yeux du pauvre, sa confiance, sont comme un appel. Ils me font vivre une expérience profonde de communion, d’amour. N’est-ce pas l’expérience à laquelle Jésus nous convie, quand il dit : « Qu’ils soient UN comme le Père et moi, nous sommes UN ; qu’ils soient consommés dans l’unité » ?

A l’école des petits

Être compatissant n’est pas le privilège du fort, du sage, de l’intelligent, loin de là ! C’est souvent le plus petit, celui qui a souffert, qui sait plus que quiconque comment compatir. Dans sa petitesse, il ne vit pas de retour sur lui-même, n’est pas satisfait de lui comme tant de gens plus intellectuels.

L’autre jour, j’avais invité Marie dans notre foyer. Marie est une femme qui a beaucoup souffert de son hémiplégie. Elle est handicapée mentale : son corps est disgracieux et elle a subi toute une série d’abandons dans sa vie. Elle souffre de n’avoir pas pu se marier ni avoir d’enfants. A la fin du repas, je me suis mis à côté d’elle. Elle a dû sentir que j’étais fatigué car elle a mis sa main sur ma tête et m’a dit « Jean ». Elle n’a rien dit d’autre, mais, par la tonalité de sa voix, elle manifestait une bonté et une tendresse telle qu’elle continue à résonner à mes oreilles. Je sais qu’elle vit une qualité de compassion et de bonté que je ne connais pas encore.

Pour entrer au cœur de la compassion, il faut se mettre à l’école des petits, ceux qui savent aimer sans recherche de gloire. Il faut se mettre à l’école de Marie, Mère de la Compassion, debout au pied de la Croix.

Jean VANIER, pp 321-333 : Ce texte long, peut faire l’objet de plusieurs rencontres

Notes

[1] En 1964, à Trosly-Breuil (Oise), Jean Vanier a fondé l’ARCHE qui est une communauté d’accueil pour des personnes ayant un handicap mental. La communauté à Trosly a grandi et cinquante-cinq autres communautés ont été commencées à travers le monde. Il est également cofondateur de « Foi et Lumière », mouvement qui regroupe des personnes handicapées, leurs parents et amis. Il a publié aux Editions Fleurus plusieurs livres, dont le dernier parle de la vie communautaire, et s’appelle : « La communauté, Lieu du Pardon et de la Fête ».

[2] Henri NOUWEN, The Way of the Heart, Seabiry Press, New York, 1981.

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