Oser la fermer pour rester ouvert

Hier soir, en écoutant un ami dans la peine, j’ai repensé à La Bruyère : « C’est une grande misère que de n’avoir pas assez d’esprit pour bien parler, ni assez de jugement pour se taire. » Mon proche me confie son trouble. Il vient de perdre son frère qui a mis fin à ses jours. Les explications pleuvent, les théories, les justifications tentent maladroitement de masquer le mystère d’un acte qui restera à jamais incompréhensible. Alors que je suis porté dès les premiers instants à lui donner des conseils, pour dissimuler nia peur et avant tout me rassurer, une leçon d’écoute m’attend. Je vois d’emblée mon désarroi, ma difficulté, je mesure la futilité de mes mots, leur cruelle inefficacité. Alors il se met à parler, me raconte sont rouble devant les « Si j’étais à ta place ». Me voilà ramené à la solitude de chaque être. Comment deviner la détresse de chacun, ses ressources et ses grandes faiblesses, comment se faire seulement pure présence et laisser là les commentaires, les avis et les comparaisons ? Comment se tenir à l’écoute, tout simplement ? Devant l’autre qui souffre, je suis sans cesse porté à me rassurer, à vouloir nier la souffrance, la banaliser, la diminuer, en somme. Ce matin, mon petit garçon s’est pris une porte et, loin d’écouter avec bienveillance ses pleurs, je me suis mis à parler, pour tenter de dissimuler ses cris. Au fond, je pensais moins à le soutenir qu’à en finir avec le trouble qui agitait mon cœur de père, quand un geste aurait suffi. Et voilà que je me suis lancé dans d’aberrants discours sur la vanité de tout, sur le caractère éphémère des sentiments. Ces palabres à un enfant de quatre ans s’approchent dangereusement de la maltraitance. Si je tolère mal ma souffrance, celle des autres m’ébranle, précisément peut-être parce qu’elle renvoie à la première. Voir cette étrange mécanique me débarrassera-t-il de cette habitude qui me pousse égoïstement vers la sécurité, qui me replie sur moi, au risque de nier ce que mon prochain éprouve?

Écouter revient à s’extraire de soi, quitter ses préjugés, ses réflexes, laisser l’autre être pleinement ce qu’il est, sans vouloir le changer, l’expliquer, sans même prétendre désirer le comprendre tout à fait. Ainsi, un jour, une femme m’avoua que, les jours d’orage, elle craignait que la foudre ne s’abatte sur elle tandis qu’elle regardait la télévision. Naïvement, je lui ai sorti qu’en comptant large, elle encourait un risque sur un million que la chose se produise en ville. Elle me répondit: « justement ! » Autrui est précisément cet autre qui échappera toujours à ma pensée, lui qui la déjoue si souvent et témoigne de son impuissance. Si je me dois d’essayer de le comprendre, il me faut aussi me souvenir que je suis sans cesse en route et que jamais je ne percerai cette énigme. Dieu merci, d’ailleurs. Et si je commençais déjà par renoncer à désirer une prise sur autrui, à tenter de le changer ? Surtout, le laisser exister et m’interdire de me mettre trop vite à sa place, car, plus d’une fois, c’est le contraire qui se produit: je mets l’autre à ma place, je lui prête mes dispositions, mes opinions, je fais de lui un clone qui doit réagir à ma façon. En un mot, je nie sa singularité.

Lorsque mon ami me quitte, je suis régénéré, ouvert, disponible. Sans lutter, sans éviter la tristesse, j’ai osé pour un temps m’abandonner, n’être que là, pour nous. Je mesure combien peu souvent j’écoute et combien je meuble. Sans trop exiger de moi, je me promets de me rendre plus attentif et présent désormais, ne serait-ce que cinq minutes par jour, pour commencer.

Alexandre Jollien philosophe et écrivain

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