L’accompagnement : un lien qui rend vivant

Nous pouvons maintenant oser l’idée qu’accompagner est en soi une attitude spirituelle. Non pas au sens religieux, puisque l’accompagnement ne se réfère à aucun culte, à aucune doctrine, à aucune connaissance théologique, à aucune explication symbolique du monde. Il n’est ni un discours ni une croyance. L’accompagnement n’est pas une nouvelle spiritualité, mais cela ne l’empêche pas, au contraire, d’être précisément une pratique spirituelle, une pratique du spirituel.

L’accompagnement : un lien qui rend vivant

Nous pouvons maintenant oser l’idée qu’accompagner est en soi une attitude spirituelle. Non pas au sens religieux, puisque l’accompagnement ne se réfère à aucun culte, à aucune doctrine, à aucune connaissance théologique, à aucune explication symbolique du monde. Il n’est ni un discours ni une croyance. L’accompagnement n’est pas une nouvelle spiritualité, mais cela ne l’empêche pas, au contraire, d’être précisément une pratique spirituelle, une pratique du spirituel.

Une précision s’impose : il ne faut pas confondre accompagnement spirituel et accompagnement du spirituel. Dans l’accompagnement spirituel, il y a un accompagné, un accompagnant, et l’accompagnement vise à éclairer la foi et apparaît comme un possible remède à la souffrance spirituelle de l’être humain en ce qu’il peut permettre au malade de se relier et de se réconcilier. Dans l’accompagnement du spirituel, il y a deux personnes semblables, deux alter ego qui, en s’accompagnant mutuellement, s’unissent dans le spirituel, entité vivante, à la fois vivifiante et vivifiée. La souffrance spirituelle se donne alors à voir comme le prétexte à l’accompagnement, ce qui le fait advenir. En effet, si on accompagne au départ pour soulager, on découvre en accompagnant la joie vivifiante d’accompagner et d’être accompagné en retour, et la surprenante fécondité de ce lien qui s’initie dans les ombres d’une vie. On réalise ainsi que finalement la souffrance spirituelle n’a peut-être pas tant vocation à être soulagée (c’est-à-dire à disparaître) qu’à être dévoilée (pour faire naître).

Dit autrement, l’altération d’une personne (dans son double sens d’« être rendu autre », changé, blessé, mais aussi de « ce qui excite la soif ») crée un désordre qui appelle en toute logique une désaltération, littéralement la fin de l’altération en même temps que la satiété. On peut donc dire que le chemin qui mène réellement de l’altération (la souffrance) à la désaltération (la fin de la souffrance) passe plus par l’altérité (la rencontre et sa féconde mutualité) que par l’altruisme (et sa stérile unilatéralité).

Nous pouvons donc maintenant poser que l’accompagnement est en propre spirituel. Il est spirituel en ce qu’il constitue un art du présent qui nous introduit dans un rapport au temps autrement plus subtil. S’affranchissant des projections et nous immergeant dans l’instant (on ne devrait parler que de moments d’accompagnement), il permet une expérience instantanée de l’« au-delà ». Non pas cet au-delà des religions communément figuré comme un plus tard et un ailleurs, mais un au-delà ici et maintenant, plus intérieur, plus immanent, plus spirituel à travers la possibilité d’une rencontre fugace au parfum d’éternité. En nous plongeant en nous-mêmes et en l’autre au cœur d’une rencontre, l’accompagnement nous introduit dans cet « au-delà qui est au-dedans » selon le mot de Maurice Zundel. Il est alors spirituel en ce qu’il permet l’accès à un présent hors du temps, non pas l’immortalité post mortem à laquelle les théologiens destinent l’âme, mais l’éternité ante-mortem de l’esprit, dans l’instant, une éternité qui tient tout entière dans le pur moment de grâce d’une rencontre des êtres. L’accompagnement apparaît donc comme spirituel en cc qu’il constitue à la fois un art d’être avec qui nous introduit dans une communion, et un art du présent qui nous introduit dans une forme d’éternité. C’est sûrement ce qui faisait dire à René Claude Baud, un des pionniers de l’accompagnement de la fin de vie : « Je suis convaincu que l’accompagnement porte en lui-même une dimension mystique, en sa double capacité de lire l’invisible que l’autre veut bien manifester dans le visible, et d’exprimer sensiblement l’invisible de son cœur’. » Dans cette lecture, c’est alors un processus qui relie en nourrissant et qui nourrit en reliant.

Poussé à ce niveau de finesse et de délicatesse, l’accompagnement cesse d’être seulement un moyen de tenter de soulager les souffrances d’une personne. Il devient sa propre finalité, son propre enjeu. Il se justifie alors pour lui-même en ce qu’il constitue la chance d’une alliance pourtant destinée à être dénouée, la chance d’une communion pourtant vouée à la séparation. L’accompagnement se révèle être une authentique voie spirituelle en ce qu’il permet de faire enfin vivre en soi et autour de soi cette conscience d’être relié et cette joie de se sentir vivant. L’accompagnement, en tant que lien d’amitié sinon d’amour, est bel et bien le fascinant horizon de la souffrance spirituelle et même son véritable fruit. Et le spirituel à son tour est bien le fascinant horizon de l’accompagnement.

Le spirituel est vu dans ce cas non comme un but à atteindre mais comme tin état continuellement présent où la relation d’accompagnement, mutuellement habitée, est la vie elle-même, circulant sans cesse entre tout ce qui est vivant, c’est-à-dire empli de vie. Au bout du compte, on n’accompagne pas pour soulager, on accompagne simplement pour accompagner, pour le seul bonheur de goûter à ce lien vivifiant. On accompagne parce qu’on aime, on accompagne pour aimer. Accompagner, c’est aimer la vie, passionnément.

De Tanguy Châtel, Extraits du livre : « Vivants jusqu’à la mort, accompagner la souffrance spirituelle en fin de vie »

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