L’accompagnement : de quoi s’agit-il ?

L’accompagnement est une posture particulière qui engage de manière très pratique. Il doit donc pouvoir reposer sur des gestes, des attitudes autant que sur un état d’esprit. Mais lesquels ?

L’accompagnement : de quoi s’agit-il ? (Une notion qui se précise)

Quand on les interroge, la plupart des accompagnants se déclarent, (la manière intuitive, peu ou prou concernés par la souffrance spirituelle, mais ils déplorent d’être aussi démunis en termes d’outils tant conceptuels que pratiques pour y répondre. Tous mesurent qu’il ne suffit pas de faire globalement preuve d’humanité pour accompagner la souffrance spirituelle d’un autre. L’accompagnement est une posture particulière qui engage de manière très pratique. Il doit donc pouvoir reposer sur des gestes, des attitudes autant que sur un état d’esprit. Mais lesquels ?

« Accompagner » est un mot extrêmement commun dans la langue française. Il s’utilise de manière quotidienne pour décrire des situations très ordinaires. « Tu m’accompagnes à la gare ? » demande-t-on à un ami, comme un service ou pour prolonger le plaisir. « Tu ne trouves pas que ce vin accompagne particulièrement bien ce plat ? » s’enquiert-on dans certains moments gourmands. « Et là, le violon reprend et il accompagne divinement le piano… », s’extasie-t-on dans d’autres moments plus lyriques.

On constate cependant que depuis quelques décennies, ce mot parfaitement ordinaire désigne de plus en plus des postures professionnelles spécifiques. Le thérapeute désormais accompagne ses patients, le professeur ses élèves, le Sarrau social les sans-abri, le Pôle emploi les chômeurs, le consultant ses clients, le curé ses ouailles, etc. L’accompagnement ne relève donc plus de la seule bonne volonté et fait assurément référence à des savoir-faire et à des compétences précises, mais de toute évidence très diverses. En matière palliative, on l’a vu, le droit à l’accompagnement est prévu par la loi mais curieusement celle-ci se garde d’en définir le contenu.

Le mot « accompagnement » procède étymologiquement de la conjonction de trois mots latins, ad-cum-panem, qui signifient littéralement « vers-avec-pain ». L’accompagnement peut donc se définir comme une action tendue vers un certain but (ad), mise en œuvre pour et avec une autre personne (cum), et mobilisant (voire produisant) une substance qui constitue une ressource (panem). À l’origine, l’accent était mis sur l’aspect panem à travers le savoir partagé (les compagnons-bâtisseurs), voire la nourriture partagée (les « co-pains »). À mesure que la relation d’accompagnement s’est professionnalisée et étendue à de nombreux secteurs, l’accent s’est déplacé sur le ad, sur le but poursuivi à travers l’accompagnement, au point de devenir désormais le critère premier de cette relation. Si on offre aujourd’hui un accompagnement scolaire à son fils, c’est bien d’abord pour que les notes progressent… Il s’ensuit que les relations traditionnelles d’accompagnement (éducative ou thérapeutique) ont été considérablement réorientées, au cours des dernières décennies, vers plus de résultat, au détriment de la relation.

C’est sans doute ce qui explique que le troisième aspect, cura, qui a longtemps été considéré comme allant de soi (puisqu’il faut bien être deux pour aider ou pour guider), n’a pas été exploré suffisamment pour lui-même par les spécialistes de la question et qu’il tend même à devenir de plus en plus négligé : la relation n’est guère plus aujourd’hui considérée qu’en tant qu’elle sert le but-. Or il me semble que c’est justement ce « avec » qui est l’élément central, le pivot de cette notion d’accompagnement, et lui donne sa véritable profondeur et sa pleine ambition. Il est vrai que cela invite à définir, au-delà de l’apparente trivialité de ce mot, ce que c’est réellement qu’être avec quelqu’un, et qu’on peut comprendre que cette question, pour peu qu’on s’y attelle honnêtement, vienne provoquer bien des vertiges et susciter bien des résistances en raison de ce à quoi elle engage.

J’ai fait un soir une bien singulière expérience de la manière d’être avec un malade. C’était un jeune homme chez qui une obscure maladie provoquait d’impressionnantes crises de convulsions proches de l’épilepsie. Ce soir-là, ses yeux roulaient, ses jambes se secouaient frénétiquement et ses bras battaient violemment l’air, dans des moulinets désordonnés, au risque de se blesser. Ailleurs, on l’aurait sans doute attaché avec des sangles pour le protéger de lui-même. Ici, dans cette unité de soins palliatifs, on s’efforce de faire autrement. J’ai saisi ses mains mais, bien que malade, il était encore très fort. Alors, j’ai laissé mes mains qui faisaient corps avec les siennes danser dans des tourbillons périlleux, prenant seulement garde qu’il ne se blesse pas. Les soignants lui administrèrent un calmant et quinze minutes après, la danse s’apaisa. J’étais épuisé, fourbu d’avoir livré un tel combat. Un combat avec lui, contre sa maladie. Quand je repense à cet épisode, l’image qui me vient spontanément est celle de cette peinture saisissante de Delacroix que l’on ne devrait pas manquer d’admirer à l’église Saint-Sulpice de Paris : le Combat de Jacob avec range. Cet ange mystérieux, diaphane, si viril avec sa musculature puissante et si féminin avec sa robe mauve et son regard doux, presque androgyne, qui accueille l’assaut furieux de Jacob, lequel se rue en avant de toutes ses forces pour le repousser. Jacob a déjà déposé armes et bagages au sol. Il est presque nu, démuni. Comme ce jeune homme ce soir, il ne lui reste que ses poings, sa rage, sa violence intérieure qui s’incarne dans ses moulinets furieux. Jacob croit lutter contre l’ange, en réalité il lutte contre lui-même. Et l’ange lutte avec Jacob, pour Jacob, et l’accompagne ainsi dans ses batailles internes.

Je repense aussi à ces deux doigts joints que M. Medjaoui tendait vers Annie pour illustrer notre entente* et je m’interroge : qu’est-ce véritablement qu’« être avec » ? Si banale qu’elle soit en apparence, cette interrogation devient pourtant, quand on la ramène à des situations concrètes, une des questions les plus vertigineuses, et même les plus éthiques qui soient. C’est l’éternelle question de moi et de l’autre et de la nature réelle du lien entre les deux. Le plus souvent dans une relation, fût-elle d’amitié, il y a un suiveur et un suivi, un maître et un élève, voire un guide et un disciple, un qui sait et un qui veut apprendre, un qui donne et un qui prend, même si ces positions évoluent et peuvent s’inverser selon les époques et selon les domaines. Au mieux, chacun est tour à tour entraîneur et entraîné, et c’est à cette économie globale que la relation est le plus souvent ramenée. Une relation d’intérêt, fiât-il mutuel, chargée d’attentes et d’intentions. Beaucoup de nos relations, même amicales, même amoureuses, sont placées sous le signe du don ou de l’échange, du donnant-donnant, qu’il s’apprécie aussitôt ou sur la durée. La relation singulière et silencieuse qui s’était tissée entre M. Medjaoui et moi échappait également à l’ordre de l’intérêt pour toucher plus précisément à celui de la saveur. N’est-ce pas justement parce que nous avions été contraints, lui et moi, de nous tenir au-delà des projets et des projections que nous avions pu atteindre à cette qualité de la relation, par-delà les mots et par-delà le silence ? N’est-ce pas secrètement ce à quoi chacun d’entre nous aspire ? Parce que nous n’avions pas cherché à ce que cette relation soir exceptionnelle, elle avait pu le devenir par elle-même. Elle avait pu se laisser vivre, hors des murs de notre volonté, délivrée de nos intentions et de nos ambitions. C’est ainsi qu’elle avait sans doute pu se montrer la plus vivifiante, et produire ainsi ses pleins effets, cette saveur spéciale, au-delà de toute prédiction.

De Tanguy Châtel, Extraits du livre : « Vivants jusqu’à la mort, accompagner la souffrance spirituelle en fin de vie »

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