La rencontre, un évènement de révélation

Au cœur du témoignage porté par les équipes d’aumônerie en établissement de santé se trouve la pratique de la « visite » qui peut être lieu d’une authentique rencontre. Dans ce court article – reprise d’une réflexion menée avec quelques aumôniers du diocèse de Nantes – je préciserai la dimension de réciprocité qui habite visite et rencontre, et donc l’événement de révélation qui peut s’y produire.

Visiter, rencontrer

Lors d’une retraite donnée à des religieuses installées en Algérie, Christian de Chergé, prieur de Tibihrine, partageait sa méditation du récit évangélique de la visitation de Marie à Élisabeth. «Nous savons que ceux que nous sommes venus rencontrer sont un peu comme Élisabeth. Ils sont porteurs d’un message qui vient de Dieu. Mais nous ignorons lequel. Marie livre son message à Élisabeth. C’est une salutation — as salam alaïkum — la paix soit avec toi — et cette salutation fait vibrer l’enfant dans le sein d’Élisabeth. La parole de Marie fait écho en Élisabeth, qui, à son tour, va délivrer un message à Marie. Toutes proportions gardées, cette expérience est fréquente dans les relations ordinaires de la vie, dans les relations simples et authentiques où chacun peut dire ce qu’il porte. La parole de l’autre trouve écho en sa propre existence. Ce n’est pas pour rien que cela se nomme « visitation ». » Le récit de Pentecôte évoque la même expérience : chacun entend en sa propre langue le message d’annonce des merveilles de Dieu manifestées en la résurrection de Jésus (Ac 2,7-11).

Nous pouvons relire à cette lumière le récit de la rencontre du diacre Philippe avec le haut fonctionnaire éthiopien (Ac 8,26-40) et celui de la visite de Pierre chez centurion Corneille (Ac 10-11,18). J’esquisse rapidement cette dernière pour souligner la dimension de réciprocité qui l’habite et ‘l’événement de révélation’ qui advient.

Une série de visites

Ac 10,3-6 : Dieu visite Corneille

Une vision s’offre à celui-ci. Un ange entre en sa demeure et lui délivre un message : Dieu agrée sa prière et son comportement tout comme il agrée la prière et le comportement de tout juif pieux. Double révélation pour Corneille : révélation sur le Dieu qu’il prie et sert et révélation sur lui-même comme « agréable » à Dieu. Elle s’accompagne d’un ordre : Envoie des hommes à Joppé pour en faire venir un certain Simon qu’on surnomme Pierre.»

Ac 10,9-16.19-20 : Dieu visite Pierre

Une vision s’offre également à celui-ci, accompagnée, elle aussi, d’un ordre qu’il ne comprend pas et face auquel il se regimbe. « De ma vie, je n’ai rien mangé d’immonde et d’impur, je ne vais pas commencer aujourd’hui ». Il survient la parole qui ouvre un avenir « Ce que Dieu a rendu pur, ne va pas, toi, le déclarer immonde. » Pierre demeure interrogatif et d’une certaine manière en état d’attente et d’accueil d’un sens à venir. Pierre était toujours préoccupé de la vision, mais l’Esprit lui dit : «Voici deux hommes qui te cherchent… prends la route avec eux sans te faire aucun scrupule: car c’est moi qui les envoie.»

Ac 10,24-26 : Le moment de la rencontre entre Corneille et Pierre

Corneille sort de sa demeure et se prosterne devant son visiteur, conscient de la transgression que Pierre opère en venant vers lui. Il tombe à ses pieds comme pour indiquer une soumission à celui qui est, pour lui, un envoyé de Dieu. Pierre restaure entre eux une foncière égalité, celle qui rend possible une authentique rencontre. Ainsi se trouvent-ils l’un et l’autre dans la même situation d’obéissance au message que chacun a reçu d’ailleurs ; et aussi, dans la même attitude de disponibilité par rapport à cet événement imprévisible qu’est leur « être ensemble » dans une même maison, celle d’un païen.

Ac 10,28-48 : L’événement de révélation

Révélation pour Pierre d’abord. Voici que son esprit s’ouvre au sens du message reçu de Dieu. « Dieu vient de me faire comprendre cela : à ses yeux, aucun homme n’est impur. » Partageant le regard de Dieu sur Corneille et toute sa maisonnée, Pierre sort de son préjugé culturel. Écoutant Corneille lui rapporter la vision qu’il a eue, Pierre continue de s’ouvrir au regard que Dieu porte sur Corneille et s’en émerveille publiquement (Ac 10,34-35). Alors, dans la continuité de ce mouvement, il partage à son tour à Corneille et à sa maisonnée la Bonne Nouvelle de Jésus. Et comme pour authentifier cette attitude de Pierre, un événement de Pentecôte survient. 1:Esprit tombe sur chacune des personnes présentes. « Ainsi, jusque sur les nations païennes, le don de l’Esprit était répandu. » Ultime révélation.

Qui visite qui?

Poser la question c’est reconnaître la réciprocité comme dimension essentielle de la visite et donc de la mission. Dieu visite chacun par des médiations diverses adaptées à l’aujourd’hui de la personne visitée et très particulièrement par la médiation de la rencontre. Et nous sommes appelés à reconnaître ces visites de Dieu dans notre histoire et celle des personnes que nous rencontrons. Pierre est conduit à rendre visite à Corneille et, ce faisant, il reçoit de Corneille une révélation concernant l’universalité du salut. Nul n’est exclu, juif comme païen, du regard bienveillant de Dieu. Nul n’est exclu, juif comme païen, de la réception de la bonne nouvelle concernant jésus. Quant à Corneille, il reçoit de Pierre la révélation de ce que portaient le message et l’ordre reçus de Dieu dans sa prière. Un avenir s’ouvre à lui, un avenir de disciple. Et dans ces accueils réciproques advient la manifestation de l’Esprit du Ressuscité, précédant chacun dans le cœur de l’autre et les constituant frères et témoins.

Avancer sur un chemin de compagnonnage

Les relations de compagnonnage sont des lieux privilégiés de ces rencontres évènements de révélation. Je parle ici de tout chemin de compagnonnage que tout être humain peut vivre et donc aussi de celui qui advient ou non dans la suite d’une visite qui en entraînerait une autre, puis une autre, de telle sorte qu’au fil du temps plus ou moins long de la présence à l’hôpital, un lien se crée, une confiance mutuelle s’instaure.

Au début d’un chemin de compagnonnage, il y a toujours l’imprévu d’une rencontre et la symbolique du chemin fait corps avec la réalité d’un compagnonnage qui se développe. En son origine d’abord, il est rencontre de deux chemins, de deux histoires. Et lorsque cette rencontre se donne un lendemain, car le compagnonnage est le fruit d’une décision mutuelle, les compagnons commencent de faire route ensemble. Aucun ne sait jusqu’où le chemin le conduira. Aucun ne sait le temps que durera l’invention de la route commune. Mais sur fond de confiance et d’estime mutuelle, chacun expérimente que son propre cheminement intérieur se transforme.

Le compagnonnage se développe dans le partage entre compagnons et compagnes : celui du temps, de la parole, du silence, voire de la prière, au fil du chemin et des pauses qui le rythment. Il dure le temps d’une volonté commune ou le temps de la situation qui a favorisé la rencontre. Il peut laisser une trace profonde même s’il est de courte durée.

Le compagnonnage favorise le développement d’une relation forte entre les personnes. On lui donne des noms divers : alliance de deux vies, pour le meilleur et pour le pire fraternité plus forte que les liens du sang, savoir d’expérience que l’on peut compter sur l’autre, sur sa fidélité, sur sa confiance, sur son soutien. Fraternité qui s’affermit dans les infortunes partagées et surmontées. Fraternité qui s’origine dans la reconnaissance d’une même quête de sens, dans la recherche et la construction d’une humanité meilleure. Fraternité qui naît, se construit, se fortifie par la « grâce » du partage, le partage du chemin et de tout ce qui le constitue, le partage du quotidien et de l’inattendu, révélateurs de chacun à lui-même et à autrui.

Une telle situation de compagnonnage peut-elle exister dans ce lieu particulier qu’est l’aumônerie hospitalière ? Il me semble que oui. Peut-être plus facilement dans une situation d’hospitalisation’ de longue durée. Mais il arrive aussi que des qualités de rencontre se produisent dans le temps d’une ou deux visites. Et ce compagnonnage peut exister aussi entre membres de l’équipe de l’aumônerie hospitalière et le lien fort qu’il construit entre les personnes prend alors le nom de fraternité.

Compagnonnage et/ou accompagnement ?

Les personnes engagées dans l’aumônerie hospitalière parlent très souvent d’accompagnement. Je voudrais rapidement souligner en quoi une relation de compagnonnage peut se distinguer d’une relation d’accompagnement, même si la porosité se fait jour entre les deux selon les circonstances ou le développement de la relation. Ce faisant, je ne veux pas mettre en concurrence ni même en comparaison les deux types de relation. Je cherche seulement à les clarifier par souci d’un positionnement juste.

Première différence : le vocabulaire employé dans l’une et l’autre des situations. Quand nous parlons de relations de compagnonnage que ce soit entre deux personnes ou dans le cadre d’un groupe, il n’est question que de compagnons et de compagnes. Quand nous parlons de relation d’accompagnement, il y a un accompagnateur (trice) et une ou des personnes en situation d’être accompagnées. Cette diversité de vocabulaire indique une première différence entre les deux types de relations : parité dans la première, asymétrie dans la seconde, même sur fond d’une commune humanité. En même temps, l’une et l’autre relation se développent dans le cadre d’un chemin parcouru ensemble.

Seconde différence : une démarche d’accompagnement suppose que la personne accompagnée ait formulé une demande à quelqu’un qu’elle considère capable d’être son accompagnateur au titre de sa compétence et au titre de l’institution qu’il représente. L’accompagnateur et l’accompagné formulent ensemble projet et objectifs de cette situation d’accompagnement. Elle sera évaluée régulièrement entre eux et un jour, du moins chacun l’espère, cette situation cessera, l’objectif de l’accompagnement ayant été réalisé. Ces démarches d’accompagnement se vivent dans une multiplicité de domaines : éducatif, thérapeutique, professionnel, spirituel, etc.

Cet essai de clarification entre compagnonnage et accompagnement conduit à reconnaître qu’il n’est pas de frontière infranchissable entre les deux réalités. Un chemin de compagnonnage peut intégrer une situation d’accompagnement quand, par exemple, explicitement, une personne visitée à l’hôpital demande d’être « accompagnée » dans ce moment difficile de passage de l’autonomie à la dépendance ou d’acheminement vers une mort qui se profile dans un avenir plus ou moins proche. Réciproquement, l’accompagnement vécu aujourd’hui dans une diversité de situations (coaching, tutorat, conseil) peut laisser place, un moment, à une relation de compagnonnage.

Souvent, dans les témoignages d’équipes d’aumônerie en établissements de santé ou en établissements carcéraux, est évoquée la « sacramentalité de la visite ». Je ne dis pas autre chose lorsque j’évoque la rencontre comme possible ‘événement de révélation`. Visiter et être visité-rendre visite et recevoir visite – saluer et être salué – souhaiter et recevoir souhait de paix et de bien-être. En toutes ces évocations, la réciprocité apparaît comme une dimension essentielle.

Visiter, rencontrer, faire route ensemble et puis, partager ces chemins d’Emmaüs (Lc 24,35) et laisser monter notre propre Magnificat parce que « nos yeux ont vu le salut » (Lc 2,30).

Agathe Brosset

 

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